Musique

Droit dans la gueule du loup

La sortie du film L’écume des jours est l’occasion, pour nous, de rappeler à la fois ce que fut le bouillonnant quartier de St-Germain-des-Prés et l’œuvre de Boris Vian. Pour notre coup de cœur musical, nous souhaitions montrer que ce courant à la fois artistique et culturel résolument progressiste est toujours présent aujourd'hui. La sortie, quelques jours avant le film, de Droit dans la gueule du loup, le deuxième album de Melissmell, arrive à point nommé. Avec sa passion pour les mots et son envie de nous faire partager sa manière de voir la vie et le monde qui l’entoure, la jeune chanteuse ardéchoise se situe parfaitement dans cette filiation Rive Gauche.

Le clin d'oeil à Saint-Germain et à Boris Vian est d'autant plus évident ici, qu'à notre grande surprise, nous découvrons, parmi les dix titres de l'album, un Déserteur qui rappelle instantanément l'héritage du grand écrivain.

Cette tradition Rive Gauche, nous l'avions déjà relevée lors de notre présentation de  Écoute s’il pleut, son premier album. Nous y avions noté alors, des influences assez claires, celles de Léo ferré et de Catherine Ribeiro notamment, mais on retrouve melissmel-dans-la-gueule-du-loup_534également chez Melissmell, qui adore interpréter leurs chansons, la présence de Jacques Brel ou celle de Mano Solo. Deux très grands ambassadeurs de cette chanson exigeante où la réalité de la vie est sublimée par la poésie.

Il y a deux ans, c’est son talent d’auteur compositeur et la fougue dont elle pouvait faire preuve  dans la manière d'interpréter ses chansons qui nous avaient particulièrement séduits. Ici, aucun texte n’est sien. Tous  sont de Guillaume Favray, déjà complice dans Ecoute s'il pleut et qui signe également toutes les compositions musicales.  Melissmell se contente de mettre sa voix à leur service et elle le fait en la positionnant bien différemment, plus en retenue.

Le résultat est tout aussi convainquant que dans le premier opus et livre une facette complémentaire du talent de la jeune chanteuse, qu’elle nous parle de musique dans La crapule : [Aujourd’hui, j’en suis là, sans savoir où je vais / On m’a menti cent fois et tout est compliqué / Et lui qui vient me dire il faut monter au front / La musique est une arme, les mots ses munitions / Laisse-moi mon refuge, laisse-la, qu’elle respire / la musique était vierge ne va pas la salir] ou dans Rock’n’roll : [ Le rock’n’roll est mort et c’est moi qui l’ai tué / Avant de passer l’arme à gauche, il m’a tout raconté / Comment lui, le gamin des rues, l’enfant des dominés / A compromettre est devenu un bourgeois gominé /  Le rock’n’roll est mort et c’est moi qui l’ai tué / Faisant sa prière aux ancêtres, il s’est même excusé / d’avoir perdu l’impertinence au fil des années / de simuler la décadence, de jouer à la poupée] ou qu’elle dénonce comme dans  Les brebis qui dévoile le titre de l’album: [Mettez-vous ça dans la tête, les brebis ne sont pas faites / Pour apprécier le large, pour apprendre à voler / gambader dans les marges, aimer la liberté / J’ai choisi mon chemin, ma liberté, ma quête / Je ne m’en fais pas pour moi mais les brebis m’inquiètent / Ici-bas elles se gavent du premier fanatique / Levant le sourcil grave ou le doigt prophétique / Je ne m’en fais pas pour moi mais les brebis m’inquiètent / On les a vu foncer à l’aveuglette / Quand elles ont peur de tout / Droit dans la gueule du loup] .

Sa voix grave, éraillée, sait faire entendre les émotions et les fêlures de l’âme et sert admirablement la poésie des textes de Guillaume Favray dans La colère : [Quand elle prend le contrôle, inverse les rôles et fait trembler ma voix / Elle rend la colère, la douceur amère, elle ronge sa proie / Oh combien de temps faudra-t-il avant qu’elle ouvre la voie ?/ Qu’elle ouvre la voie / Oh mon amour pardonne-moi] La larme : [ Je la vois couler sur ta joue / et emprisonner la lumière / Elle chante comme chanteraient les fous / bien trop brillante pour être mel-portrait-5_577amère / Elle pèse des tonnes de ce temps-là / des vents que nous laisserons derrière / elle en libère des au-delàs / Non le glas ne sonnera pas] Les souvenirs : [Il est là / L’espoir qui se lamente, c’est un hymne à la joie / Ça déchire le silence, et la lumière encore / C’est un phare qui ramène tous les marins au port / A nos souvenirs / A nos peines, à nos joies, à ce temps qui déchire / A ces nœuds là-dedans que le vent nous retire / A nos souvenirs / A nos peines, à nos joies, à ce temps qui déchire / A demain mon amour, à ce bel avenir]

Il se dégage de Droit dans la gueule du loup une mélancolie nouvelle et une tendresse déjà ressentie précédemment dans Le mouton, de l'album Écoute s'il pleut. Elles se trouvent ici renforcées par une orchestration épurée  menée par Daniel Jamet aux guitares et Matu aux claviers et piano, deux musiciens du regretté Mano Solo. Ils apportent leur talentueuse contribution à la couleur de ce bel album.

 

Écouter Les jours de récolte, chanson qui ouvre l'album cliquer ici

Quant à Déserteur, qui est un clin d'oeil à la chanson mythique qui fut l'emblème de l'opposition aux guerres d'Indochine, puis d'Algérie et finalement du Vietnam, la voici ici

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

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