Cinéma

Gainsbourg, une vie héroïque

Joann Sfar est né à Nice, en 1971. Après des études de philosophie, il s’engage dans la BD. Il signe en 10 ans plus de 150 albums, des romans, des films d’animation et un  clip pour Thomas Fersen qui remporte le prix du film d’animation d’Annecy. En 2009, il reçoit le prix Eisner Award pour Le Chat du Rabbin dont il finit la réalisation du film attendu sur les écrans en juin.

Passionné de Serge Gainsbourg il lui rend ici un hommage en créant un univers singulier qui ne trahit pas cet artiste hors-pair.

Gainsbourg, une vie héroïque, raconte l’histoire de Lucien Ginsburg, un jeune garçon juif, qui connut un Paris sous l’occupation nazie, et que son père, musicien de jazz, poussa de force vers la musique alors qu’il était passionné de peinture et de poésie.

Lucien Ginsburg va traverser l’enfance avec toujours une soif d’absolu que rien n’étanche et déjà son double, son guide qui accompagnera ses peurs, ses doutes et ses insomnies est présent  sous forme d’une énorme tête imaginée par Joann Sfar.

gainsbourg-vieheroique_272Dans les années 50, le voyage initiatique entraînera le jeune homme, déçu par son manque de talent en peinture, vers les cabarets enfumés et subversifs de Saint germain des Prés où il est pianiste. Il y rencontre Boris Vian et les frères Jacques : scène délirante et drôle, digne d’un conte de fée ! Un début de carrière pourtant difficile, où le public n’entend pas la force poétique de ses textes jusqu’à la sortie de la Javanaise, que Juliette Gréco (déjà connue en France), défendra pour, enfin, émouvoir ce public trop réticent.

Sa grosse tête devient le double de ses tourments intérieurs et les insomnies de l’enfance se transforment  à présent en escapades nocturnes de création et de séduction. Lucien Ginsburg devient Serge Gainsbourg ! Puis, arrive la révélation France Gall, très jeune interprète de sa chanson Poupée de cire qui lui ouvre la porte du succès.

La force des premiers albums, leur originalité, leur provocation attire et effraie comme son personnage digne d’un conte de Grimm. Ses œuvres battent au rythme de sa vie et de son double, balancé entre décadence et élégance, mais sans jamais tomber dans la vulgarité.

Serge Gainsbourg  traverse ainsi sa vie. L’ homme à la tête de chou. L’homme à la sale gueule qui depuis l’enfance est là pour le guider annonce dès les premières images cette schizophrénie musicale, cette schizophrénie de poète. Cette folie engendre dans sa vie amoureuse des rencontres à la mesure de sa démesure et de son audace. Les plus belles femmes s’intéresseront à lui. Sa passion pour BB lui fera écrire  Je t’aime moi non plus, un scandale international. Repris par sa femme Jane Birkin, quelques années après, cette chanson devient un hymne à l’amour libre.

Le jeu des acteurs navigue entre burlesque, fantastique, drame et comédie selon les situations. Du cocasse parfois, de la légèreté et des tensions dramatiques offrent de multiples facettes à tous ces personnages. Eric Elmosnino est étonnant de sincérité dans ce jeu de schizophrène génial, authentique et d’une ressemblance troublante avec Serge Gainsbourg. Laetitia Casta apparaît comme un personnage de BD qui serait BB aux allures de Comics trip, mi amazone, mi femme enfant. Le rôle de J. Gréco est lui d’une belle densité sensuelle par la voix remarquable et le jeu ambigu de l’actrice Anna Mouglalis. Lucy Gordon en Jane Birkin est touchante par sa force d’amour pour Serge et son désarroi face aux dérives alcoolisées de l’homme à la tête de chou. Les apparitions cocasses de Yolande Moreau et Philippe Katherine sont à découvrir !

Gainsbourg, une vie héroïque est en même temps très humain : du rire, des joies en famille, des partages simples gorgés de fantaisie soulignent un regard tendre, drôle, sincère sur cet artiste, qui avec ce conte, plus qu’un film,  nous replonge vers les rêves de l’enfance de Lucien, aux facettes de douceur et de cruauté. Ce petit garçon reste ainsi présent tout au long du film puisque ses parents accompagnent son aventure avec amour et fidélité. Lucien marchant au bord de la mer, espérant déjà séduire des beautés et voyageant déjà par delà cette réalité trop relative, demeure l’image flottante qui nous berce malgré ses coups de gueule et ses errances.

En  sortant du film, on réalise combien sa mélodie nous manque et on se demande comme dans sa chanson Melody Nelson «  Où es-tu Melody et ton corps disloqué, hante-t-il l’archipel que peuplent les sirènes,  ou bien accroché au cargo dont la sirène d’alarme s’est tue, es- tu restée au hasard des courants … ».Comme le dit Joann Sfar, « Je suis trop passionné par Serge Gainsbourg pour le montrer dans sa réalité, je voulais le voir au travers de mes personnages », et  c’est réussi !

 

© Muriel Navarro - Centre International d’Antibes

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