Musique

Roi sans carrosse

Le rap et le slam ont traversé l’Atlantique pour trouver une terre d’accueil en France. Le travail sur la langue, le plaisir de la formule, de la phrase-choc1,  était depuis des siècles une tradition bien établie chez nous. A entendre Amsterdam du grand Jacques Brel, on se dit que le rap n’était pas si loin déjà en 1964. Oxmo Puccino, que l’on surnomme « Le Black Jacques Brel ou le Jacques Brel du hip-hop » confirme cette filiation entre une certaine chanson française, prompte à explorer de nouveaux codes, et une  poésie urbaine venue d’ailleurs.

13479741990aka8y_400Oxmo Puccino, alias Abdoulaye Diarra, est originaire du Mali. Comme beaucoup de compatriotes2, ses parents d’origine très modeste choisissent Paris pour s’y installer. Le petit Abdoulaye grandira dans le quartier des Buttes-Chaumont dans le 19ème arrondissement.

Dès la fin des années 8O, alors que le rap s’installe dans le paysage musical français, le jeune adolescent commence son parcours de rappeur de quartier. Abdoulaye, fervent admirateur de Martin Scorcese, de Francis Ford Coppola et de sa trilogie du Parrain, choisit son nom de scène aux sonorités italiennes et devient Oxmo Puccino.

Oxmo a 26 ans lorsqu'en 1998, sort son tout premier album en solo chez le label Virgin : Opéra Puccino qu’il dédie à tous les potes de son quartier et à tous ceux qui font avancer le hip-hop français. On y découvre une sensibilité présente dans L’enfant seul :

T'es l'enfant seul
Je sais que c'est toi
Viens-tu des bas-fonds
Ou des quartiers neufs ?
Bref, au fond tous la même souffrance

T'es l'enfant seul, c'est pas facile, on se comprend

Peu l' savent
Que je le sache ça te surprend.
Il mate par la vitre la solitude qui le mine

L'enfant seul, c'est l'inconnu muet du fond de classe
Celui de qui l'on se moque, rond comme
Coluche, ou le boss dans le hall,

Vu que les conneries de gosse des rues couvrent
Souvent un jeune qui souffre d'un gros gouffre affectif
Grandir sans père c'est dur
Même si la mère persévère
Ça sert mais pas à trouver ses repères c'est sûr !

Cette chanson, Jacques Doillon la lui demande aussitôt pour son  film  Petits Frères qu’il réalise cette année-là et qui met en scène une bande de jeunes adolescents de banlieue.

D’autres collaborations très éclectiques viendront. Parmi elles, retenons celles avec d’énormes musiciens comme le violoncelliste Vincent Ségal ou le trompétiste Ibrahim Maalouf, et dans le monde de la chanson,  Alizée, Olivia Ruiz ou le célébrissime Adamo.

Roi sans carrosse est son sixième album. L’alchimie opère : Oxmo Puccino est de nouveau au rendez-vous. La percussion des mots s'allie à la sensibilité, parfois réhaussée par une élégante délicatesse, comme dans ce Pam-Pa-Nam ou Le vide en soi à l’orchestration dépouillée. Là, les cordes mènent la danse et, avec elles, l’album penche vers  un univers musical assez éloigné de celui du rap pour oser un mariage avec musique classique, jazz et chanson. Le mal que je n’ai pas fait va plus loin et adopte des sonorités qui s’aventurent vers l'Arizona de Calexico avant que Pas ce soir, Artiste ou Les gens de 72 et surtout Sucre pimenté ne renouent avec le flow plus traditionnel de la poésie urbaine.

Son précédent album, L'Arme De Paix, sorti en mars 2009, lui a valu en 2010 une Victoire de la musique : Le prix du meilleur album de musique urbaine.

visuel_duos_ephemeres_430
Aujourd'hui, à 38 ans, Oxmo a définitivement acquis une maturité. Il est devenu un poète, un malaxeur de mots, affranchi des liens qui pouvaient entraver son expression artistique. Il entend désormais la voir déborder les cases qui voudraient la contenir. Avec le guitariste Edouard Ardan et le violoncelliste Vincent Ségal avec lesquels il se produit, il a même récemment inventé le concept de « Hip-hop de chambre », et, quand on lui demande3 si ceci est toujours du rap, sa réponse est : « Peu importe. La question, je ne me la pose même plus. Ce qui m'intéresse c'est de dire les choses, d'avoir des phrases chocs. C'est le langage, c'est le texte. Peu importe si c'est porté par du beat, par du jazz ou par de la musique classique, ou même rien du tout. Le rap n'a plus d'identité figée, peu importent les codes. Là, je reviens à l'essentiel du rap : le langage ».

 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. Comme l'avait montré Patrice Leconte en 1996. Son film Ridicule nous plongeait dans les moeurs de la cour de Louis XIV où l'art et la maîtrise du verbe pouvait faire ou défaire des réputations.

2. Lire à ce propos le très beau roman Danbé d'Aya Cissoko et Marie Despléchin

3. Interview réalisée par Mariella Esvant et parue dans La Nouvelle République le 26/04/2012.

Partager

Nos autres coups de coeur musique

Priscilla Betti est une artiste qui n’a pas attendu longtemps pour nous faire profiter de ses talents d’interprète. Ayant débuté sa carrière à douze…

Quel est le point commun entre un village tunisien troglodytique et un groupe de rock brestois adepte de musique folk ? On serait tenté de répondre…

Vianney fait partie de ces jeunes talents dont le parcours est des plus prometteurs. Natif de Pau, en Nouvelle-Aquitaine, ce beau gosse aurait pu…

En 1972, une chanteuse (auteur, compositrice et interprète) au style difficilement classable se taille un succès inattendu. Une voix haut perchée qui…

OUÏ est le cinquième album de Camille, sorti le 2 juin dernier. Après six ans d’absence discographique, la chanteuse (auteur compositeur interprète…

Avec ses tenues excentriques et son style musical inimitable, -M- (nom de scène de Matthieu Chedid) ne passe pas inaperçu. Le chanteur, né en 1971

Auteur compositeur interprète et arrangeur, Albin de la Simone a longtemps été musicien et a accompagné de nombreux grands artistes (en tant que…

Sa carrure de déménageur, sa voix chaude, sa boucle d’oreille légendaire, son côté rebelle et son attachement à la justice sociale font partie de…

Année de commémoration de l’inoubliable interprète Barbara, légende de notre chanson française, puisqu’elle mourut en novembre 1997. 20 ans déjà. Un…