Littérature

Trois jours et une vie - Pierre Lemaître

En 2013, Pierre Lemaître a obtenu le prix Goncourt pour son excellent roman, Au revoir là-haut. En 2016, il renoue avec le roman noir et publie Trois jours et une vie.
Ce roman fait partie de la sélection finale du prix Coup de cœur de la 25e Heure, le salon du livre du Mans qui s'est déroulé au mois d’octobre 2016.

Trois jours et une vie, de Pierre Lemaître, Albin Michel, 288 pages, paru le 02/03/2016

Trois jours et une vie, le titre renferme à lui seul tout le roman : comment tout bascule, les trois jours qui suivent ce drame, et comment vivre après.

[À la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt.
Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien. Ulysse.] page 11

Antoine, 12 ans, dont  [la fin de l’été avait été assez occupée par la construction d’une cabane avec les copains de classepage 12, mais pour qui [tout avait changé lorsque Kevin avait reçu une playstation pour son anniversaire] page 13, est le protagoniste du roman. 

Privé de jeux vidéos par sa mère, Antoine passe alors la plupart de ses week-ends à construire une cabane suspendue qui impressionnerait ses copains et Emilie Mouchotte qui lui plaît bien. Parfois le chien des voisins le suit dans les bois. 

[Antoine, qui avait du mal à garder son secret, avait un jour emmené Rémi voir sa cabane suspendue. L’enfant n’avait pas ménagé son admiration pour cette prouesse technique, il avait fait plusieurs tours d’ascenseur dans un enthousiasme total.] page 18 Mais Rémi Desmedt n’a que 6 ans et il ne remplace pas les copains. Emilie est peu portée sur le génie civil] page 19 et Antoine est vexé. 

Lorsque le chien des Desmedt se fit écraser par une voiture, [Antoine se précipita. Ulysse, allongé dans le jardin, respirait lourdement. […] M. Desmedt, les mains dans les poches, regarda longuement son chien, rentra dans la maison, en ressortit avec son fusil et lui tira dans le ventre une cartouche à bout portant. Après quoi, il fourra le corps du chien dans un sac plastique destiné aux gravats. Affaire réglée.] pages 20, 21

[Ce n’était pas seulement à cause de la mort du chien qu’il était inconsolable mais parce qu’elle faisait douloureusement écho à la solitude des derniers mois, toute une somme de déceptions et de déconvenues.] page 23

Le lendemain, Antoine se réfugie dans les bois où Rémi le rejoint.
[Ulysse lui manquait.
Ce fut Rémi qui arriva.
Pourquoi il a fait ça, ton père ! hurlait Antoine. […] L’effet de sidération provoqué par la mort d’Ulysse venait de se transformer en fureur. Aveuglé par la colère, il attrapa le bâton qui servait naguère au monte-charge, le brandit comme si Rémi était le chien et lui le propriétaire. […]
Antoine prit alors le bâton à deux mains et, ivre de rage, en frappa l’enfant. […] Rémi s’effondra. […]
Rémi ?
Et une certitude lui traversa l’esprit : Rémi était mort.] page 25

C’est ce drame qui est à la base du roman. Antoine est encore un enfant, tout juste un pré-adolescent, avec des préoccupations, des peurs et des raisonnements de son âge. En commettant l’irréparable, il est happé par une spirale infernale où angoisses, terreurs nocturnes, doutes et espoirs l’écrasent.

[Antoine avait été très ébranlé par la visite du gendarme. Il y avait chez cet homme quelque chose de pénétrant, de suspicieux…
Il ne l’avait pas cru.
Cette certitude l’étreignit. […]
Lorsqu’il se retournerait le gendarme serait là, dans la pièce, il aurait fermé la porte, se serait assis sur le lit et le fixerait. Au-dehors la ville serait étrangement calme, comme vidée de ses forces vives.] page 57
L’auteur nous plonge dans l’esprit de ce gamin et nous fait vivre sa culpabilité, ce secret indicible qui ne le quittera plus. Sans cesse il revoit son crime, revit ce drame, ressasse ses actes et hésite entre confesser ou fuir.
Doit-il pousser la porte de la gendarmerie ou taire son angoisse et tâcher de vivre le quotidien ?
[Il n’entendit pas sa mère arriver. Il sentit seulement sa main qui se posait sur son cou. Il ne la chassa pas. Cet instant était-il celui des aveux ? ]page 114
Une question l’obsède : quelqu’un est-il au courant ? Maître du suspens, Pierre Lemaitre, entraîne le lecteur dans les profondeurs de l’âme d’Antoine, sans temps morts mais en prenant son temps, il nous immerge dans cette situation sans issue. Comme un reflet de l’état d’âme d’Antoine, malade et épuisé, les éléments se déchaînent ensuite sur Beauval.

[Le vent ne cessa de forcir toute la nuit et devint si violent que même la pluie, intense et nourrie, qui était tombée jusqu’aux premières heures du matin, fut chassée et, épuisée, dut rendre les armes.] page 149

[Une seconde tempête succéda à la première.
Après Lothar qui l’avait précédée de quelques heures, celle-ci fut baptisée « Martin ».
Des deux, elle fut la plus violente, la plus dévastatrice. Les toits seulement éventrés furent définitivement arrachés, les voitures immobilisées par les torrents d’eau reprirent leur route hasardeuse sous la poussée de bourrasques, dont certaines atteignirent deux cents kilomètres à l’heure… ] page 162

Le dernier tiers du livre se situe en 2011 : les protagonistes ont grandi mais les événements passés ont laissé des traces. Les blessures d’hier créent les malaises d’aujourd’hui et décident même de certaines destinées. Ce ne sont pas les actions ou les rebondissements qui tiennent le lecteur en haleine, mais bien les réflexions, les peurs et les pensées des personnages.

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Pierre Lemaitre est né en 1951, psychologue de formation, il a longtemps travaillé dans la formation professionnelle des adultes avant de vivre de sa plume. Ecrivain et scénariste, ses romans sont traduits dans une trentaine de langues et il est internationalement reconnu pour ses livres policiers et ses romans noirs. Trois jours et une vie est dur, noir, angoissé et angoissant au point qu’il est difficile d’arrêter sa lecture… La plongée dans l’univers psychologique des protagonistes est vertigineuse, les descriptions simples et justes campent l’ambiance des lieux et le lecteur vit lui aussi trois jours et une vie à Beauval.

 

© Fanny Tournaire – Centre International d'Antibes

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