Littérature

Le griot de l'émir

La Francophonie, que nous célébrons  ce mois-ci, se nourrit de toutes les cultures qui l’ont rejointe. Celle du grand écrivain mauritanien nous entraîne sur une mer de dunes entre Mauritanie et Mali. La culture du grand désert nous est transmise par un griot, personnage à la fois poète, musicien et gardien des trésors de l’histoire de son peuple. Dès les premières pages, nous sommes saisis par le conte que nous livre ce grand maître de l’azawan. Avec lui nous accédons à une beauté singulière, celle des grands espaces, celle des mots et celle d’une humanité remarquable.

[Je suis un griot de la tribu perdue, de la geste suspendue et qui a épousé l’errance. Je suis un griot des Oulad Mabrouk. Ma tribu avait tout détruit et tout reconstruit, elle avait tout vaincu et tout embrassé, et elle était tombée sous le poids de son passé trop grand, trop lourd donc à porter. C’est mon père qui m’a raconté l’histoire de notre splendeur et de notre chute. Nous avions tout vaincu, nous avions le Sahara à nos pieds et les verts pâturages, nous avions les plus beaux chevaux du monde et les chameaux les plus gras. Nous avions le Soudan aussi à nous et toutes ses richesses, et nous étions les plus généreux du monde et nos filles étaient les plus belles de tout le Sahara (…) et les hennissements de nos chevaux apeuraient les plus braves, et nos lettrés étaient les plus savants et les plus saints des hommes.
9789973580528_707Ma famille portait la voix et le luth et la harpe de la tribu. Nous étions les griots des plus grands. Nous avions inventé une musique à nous, imprégnée du désert et de la savane, et aussi des plus lointaines contrées, de Djenné, de Tombouctou, de Fass2, de Mouknass3, et même d’El Andalouss4, nous avions donc tout conquis, et nous avions mêlé à tous ces apports le génie de notre Sahara] P 10

Ainsi parle  le fils du célèbre griot Ndarti. Depuis la défaite de sa tribu, il parcourt cette contrée traversée par les nomades ou par les riches caravanes. Son voyage prend fin, un temps, auprès de la belle Khadija, noble princesse fille de sa tribu, une âme sœur auprès de laquelle il pense couler des jours heureux. Mais la mort de celle-ci provoquée par le vil émir Ahmed, oblige notre héros, accompagné de sa fidèle tidinitt5, à poursuivre son éternelle errance.

Sa quête solitaire de beauté intérieure et de justice l’amène jusqu’à la mythique Tombouctou [Tombouctou a hérité du savoir et des traditions de Ouadane, de Chinguitti, de Tichitt, toutes ces cités nées au milieu du désert, lieu de passage et de repos pour les caravanes ; et elle a emprunté aux Touaregs qui l’ont conquise, aux Arabes qui y ont habité, aux peuples noirs dont elle est également héritière. Elle n’est plus une escale pour les caravanes et les marchands, elle est une destination, c’est pourquoi elle est une si grande ville où il y a beaucoup de richesses (…) et elle habite plus de saints que toute autre cité.] P 131 Là, il bénéficiera de l’hospitalité de cheikh Brahim, un marabout [Mon cheikh m’écoutait avec ravissement, il me disait que la musique est une merveille de l’existence et que le Prophète Daouda avait la plus belle voix qu’Allah ait créée. Mais, pour peut-être se faire pardonner cet enchantement, il me récitait très souvent des poèmes soufis que j’accompagnais de mon luth et que je reprenais de ma voix. Le Prophète Mouhamed tenait donc souvent, ces soirées-là, la place qui aurait dû revenir aux sultans disparus de ma belle tribu.] P 82

Mais notre héros se languit des grands espaces, Tombouctou lui paraît superficielle  comme la musique qui y circule [Leur musique n’était pas la mienne, car je l’avais bien écoutée dans les rues de Tombouctou (…) ils avaient de gracieux instruments, ils en sortaient de très beaux sons parfois, mais  les règles n’étaient pas codifiées comme les nôtres, les mers se mêlaient et étaient trop vite franchies, la vie embrassait la mort, le sable se mêlait au reg, la mélancolie suivait les accents guerriers, et la vie n’arpentait pas les voies qui devait être la sienne, c’était juste une musique pour bien rire ou pour danser, pour les bons moments, et moi mon art allait au-delà de moi, au-delà des autres, mon art c’était la vie toute entière, c’était l’histoire et la vie de nos épopées éteintes et les frissons et les ivresses et la douleur de tous les jours, et eux, ils racontaient seulement leur fierté ou leurs joies et moi, nos aventures habitaient ma langue mais aussi mes doigts, mais aussi les cordes de ma tidinitt] P 83

Et réapparaît un jour, son ami, le guerrier Mehmed qui pousse notre griot à se joindre à lui pour chasser l’émir Ahmed, et raviver la fierté des Oulad Mabrouk et restaurer la justice. Mehmet attend de son ami qu’il mette son savoir-faire de griot au service de la noble cause, qu'il convainque le paisible prince Ethmane de se placer à la tête de l’insurrection. Sa mission est, le presse Mehmed, de lui rappeler l’histoire valeureuse de sa lignée face à  la tyrannie [en réveillant en lui l’orgueil de ses aïeux, en distillant dans son cœur la fierté et la rage, en l’emmenant petit à petit à embrasser la révolte. Je crois qu’il lui manque surtout, pour s’éveiller, la culture du sursaut. Et celle-là, tu peux, toi, la semer en lui !] P 111

Le griot des Oulad Mabrouk va accepter cette mission, quitter Tombouctou et repartir à travers les dunes à la recherche de cet éventuel sauveur.

Par delà la grandiose beauté du Sahara, Le griot de l'émir nous fait sentir la force universelle des mots et de la musique. Nous revoici aux temps de ces bardes dont la puissance des mots était crainte. Les mots et la musique avaient un pouvoir capable de faire et défaire des princes. Verbe et mélodie sont totalement et intimement associés à la vie et à la culture orale millénaire du peuple saharien. C'est ce que nous rappelle Beyrouktumblr_lvwbulq2am1qauq9yo1_1280_590. Nous voici rapidement captivés tels des spectateurs entourant un griot et abreuvés de mots. La magie opère d'autant plus facilement que l'écrivain devient conteur et adopte un style résolument tourné vers l'oralité grâce à une très belle écriture où les mots deviennent paroles, s'agencent dans une délicieuse fluidité. leur beauté rythme l'histoire, des phrases  s'emboîtent dans un discours où les virgules permettent de reprendre souffle et la profusion d'articulateurs, en particulier la conjonction de coordination "et", de le poursuivre en le stimulant.

L'écrivain mauritanien nous fait partager en français traditions et coutumes de sa culture et offre ainsi, un apport précieux à la Francophonie. Et ceci est d'autant plus important que l'éditeur qu'il a choisi pour transmettre ce patrimoine est la maison d'édition Elysad dont le siège est à Tunis et qui fait un travail remarquable6.


Enfin, ce livre qui nous parle des temps anciens est d'une brûlante actualité. Alors qu'aujourd'hui, Tombouctou panse ses plaies, l’histoire de ce valeureux griot, nous permet d'accéder à des temps où les valeurs d’ouverture aux autres, d’humanité, étaient la règle unanimement partagée par les habitants du Sahara. La mondialisation et les médias n’avaient pas transporté jusqu’aux côtes atlantiques, les fondamentalismes les plus extrémistes qui ont légitimé entre autres, la destruction à Tombouctou des mausolées des saints musulmans datant de plusieurs siècles, et... l’interdiction de la musique.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. Musique propre aux griots maures
2. La ville de Fez, ancienne capitale du Maroc. Elle fut l'un des plus importants centres intellectuels et culturels du monde arabe.
3. Mecknes, autre ville marocaine qui rayonnait
comme Marrakech par delà les frontières du royaume chérifien
4. L'Espagne du temps de la présence arabe
5. Le luth soudanais intimement associé à la fonction de griot
6. Les éditions Elysad se présentent ainsi : "Les éditions Elyzad sont nées en 2005 à Tunis. Depuis ce pays de la Méditerranée, riche de nombreux métissages, nous avons choisi de faire partager une littérature vivante, moderne, qui s’inscrit dans la diversité. Des romans et nouvelles qui correspondent à nos engagements : faire entendre, au Sud comme au Nord, des voix singulières, d’ici et d’ailleurs, lire le monde dans sa pluralité. Notre ligne éditoriale, qui se veut exigeante, s’est élaborée au fil de rencontres heureuses avec des auteurs confirmés qui nous ont fait confiance et d’autres que nous avons découverts et avons le bonheur de faire lire."

 

 

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