Dossier : Les prix jeunesse 2010 en littérature  
 

 


Pourquoi tant de prix ?


D'un point de vue pédagogique, éducatif au sens large, nous répondrons que c'est pour promouvoir la culture, inciter à la lecture et à l'écriture. Pourtant, d'un autre côté, il y a aussi le point de vue commercial, impossible à négliger de nos jours, où des enjeux économiques demandent aux éditeurs, aux auteurs et aux distributeurs d'assurer un suivi des ventes, sans quoi, ils ne rempliraient pas l'une des missions premières : la rentabilité!
Un exemple frappant est celui du prix Goncourt des lycéens ; alliance entre la FNAC et l'Education nationale, sous le regard vigilant de l'Académie Goncourt. Nous reviendrons en détail sur sa création.
D'un point de vue politique, il y a évidemment une réalité claire qui est d'appliquer, selon le ministère en place, des décisions et d'orienter la diffusion de la connaissance et de la culture. 
Ainsi, a été mis en place, un plan de prévention contre l'illétrisme coordonné par l'ANLCI, l'Agence nationale de lutte contre l'illétrisme. Dans chaque direction départementale de la Jeunesse et des Sports, un chargé technique et pédagogique en assure la mise en oeuvre à l'échelle territoriale.
Par ailleurs, se pose la question de la censure, car lorsqu'il s'agit de jeunesse, la vigilance à l'égard des effets dévasteurs de l'image est d'autant plus accrue.


Sans doute, cet édito remettra les pendules à l'heure, en évoquant des réalités dans le domaine éditorial qui contrediront quelque peu ceux qui croient encore que les jeunes n'aiment plus lire. Posons couv_plaisir_du_texte__001_173nous la question autrement  : lisent-ils d'autres livres que nous, adultes, ne connaissons pas ? Y-a-t'il de vraies ou de fausses lectures ? Est-ce au nombre de livres lus ou à la réflexion qu'ils inspirent que l'on devient un bon lecteur ? Formateurs, parents, professionnels de l'édition, sociologues, psychologues et chercheurs nous devons répondre à tout cela. Avoir du plaisir à lire, cela semble clair pour nous tous, grands ou petits, et c'est pourquoi je recommande de relire Le plaisir du texte (ed.Seuil,1973) de Roland Barthes :"Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu'il me désire. Cette preuve existe : c'est l'écriture. L'écriture est ceci : la science des jouissances du langage." (pages 13-14) C'est dans cet esprit que nous avons aussi conçu ce dossier, afin que nous n'oubliions pas ce bonheur de lire.


 


Que révèle le festival du livre et de la presse jeunesse 2010 ?


affiche_montreuil_2010__2_173affiche_montreuil__1_173Pour sa 26ème édition, le salon du livre jeunesse de Montreuil en Seine-Saint-Denis, a accueilli 150 000 visiteurs - dont 30 000 enfants - qui ont pu découvrir les 350 stands de ses exposants et y rencontrer près de 3000 auteurs.

La directrice du salon, Sylvie Vassallo, précise, en dressant le bilan de l'année, que 60 millions d'ouvrages sont vendus par an, et que les livres pour la jeunesse ont assuré aux éditeurs "une hausse de 20 % de leur chiffre d'affaires, toutefois répartie sur quelques titres." Même si dans les milieux avisés, une rumeur circulerait, selon laquelle il y aurait une baisse des ventes, rien de concret n'est à ce jour encore vérifiable, puisque S. Vassallo précise bien que : " Nous n'avons pas de chiffres précis mais les éditeurs soulignent tous que les achats des familles ont été plus mesurés cette année".

C'est encore la faute à ce sacré Monsieur Pouvoir d'Achat! Il apparaît en France et en Europe, comme apparaît Guignol, distribuant ses coups de bâton. Ainsi, quand les analyses restent floues et les débats politiques un peu houleux, revient-il soudain pour règler les malentendus : Quel beau spectacle de marionnettes en ce début d'année! C'est vrai, ces la-regle-d-or-du-cache-cache___03_173spectaclesla_petiteg_andy_warhol__05_173 explosent en cette période de fêtes, et bientôt, Guignol sera-t-il en passe d'être remplacé par Monsieur Pouvoir d'Achat. Reste à savoir qui prendra le premier coup de bâton. Evoquer la jeunesse sans une certaine joie et sans un plaisir à se moquer des choses sérieuses, serait oublier à quel point les jeunes aiment rire et s'amuser de ces réalités qui dépriment tant les adultes.

Lors de ce salon, leurs choix se sont d'ailleurs tournés vers des sujets divers, qui avaient pourtant en commun une énergie positive et non pas un constat dépressif sur le monde. Prenons-en de la graine! La variété des remises de prix est étonnante pour n'en citer que certains : le traditionnel Baobab de l'album a été décerné à La règle d'or du cache-cache de Christophe Honoré, illustré par Gwen le Gac (éd.Actes sud Junior): un livre qui questionne l'imaginaire et la liberté d'être soi, puis le prix de la presse des jeunes à Des hommes dans la guerre d'Algérie d'Isabelle Boumier, illustré par Jacques Fernandez (éd.Casterman): un ouvrage illlustré qui retrace l'histoire de cette guerre en tenant compte de tous les points de vue en veillant à préserver une réelle objectivité. Un clin d'oeil, pour un prix assez rare, celui qui couronne un livre d'Art pour les enfants et remis à La petite galerie d'Andy Warhol, remarquablement bien fait, ludique, accessible, et signé Patricia Geis (éd. Palette, la petite galerie).


des-hommes-dans-la-guerre_d-algrie__04_173Précisons que ce salon est aussi tourné vers l'Europe et qu'il favorise la promotion et la traduction, en français, d'auteurs étrangers. De plus, il  a dernièrement présenté un projet de labellisation à la commission européenne afin de pérenniser la participation des Européens à cette manifestation. Y sont décernés des prix dans divers genres littéraires; albums, presse, documentaires, romans, BD, mangas, en partenariat avec Le Monde, Le Syndicat de la librairie française et l'Association des librairies spécialisée jeunesse. Chaque prix a donc son comité composé de professionnels, d'enfants, d'auteurs et d'artistes.


Ce festival se déroule chaque année, début décembre. il propose des ateliers, un salon pour le cinéma, des rencontres débats avec des auteurs et des illustrateurs français et étrangers. Le thème 2010 était : "Princes et Princesses et l'Europe", celui de 2011 sera "Le Cirque et le Mexique". Quelle prometteuse perspective!


 


D'où viennent donc ces prix de la jeunesse ?


Un historique s'impose afin de comprendre leur portée et leurs enjeux éducatifs.


mathias_enard_227Deux grands prix demeurent les favoris depuis leur création : le prix Goncourt des lycéens et le prix Renaudot. Le premier fut créé en 1988, il se compose d'une cinquantaine de classes de lycéens de 15 à 18 ans, issus de lycées technique, général, scientifique et professionnel. Durant deux mois, ils lisent et étudient une dizaine de romans issus de la sélection de la rentrée de l'Académie Goncourt. La FNAC et l'Education nationale donnent ces livres dès la rentrée en proposant aux élèves de rencontrer les auteurs de leur sélection. A l'issue de cette compétition, durant laquelle les jurés sont tenus de préparer des critiques et de tenir des fiches de lecture, une première sélection régionale est faite qui débouche sur la sélection finale à Rennes, ville qui vit naître cette initiative, créée par la FNAC et le rectorat de Rennes de l'époque. Cette année, le prix a été remis à Mathias Enard pour  Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (éd. Actes sud), un ouvrage qui retrace l'incroyable aventure de Michel-Ange arrivant en terre d'Islam au XVI siècle, et que vous pouvez découvrir en détail dans notre rubrique coup de coeur en littérature. Un choix qui en étonna plus d'un, révélant un intérêt pour l'Art et l'Histoire plus aigu qu'on ne le croyait.


 


Indiquons parallèlement l'existence du prix Ados Rennes en Ille-et-Vilaine, une sélection faite par des 13-16 ans parmi dix livres de jeunesse. Cette initiative entend favoriser la lecture chez les adolescents en leur faisant rencontrer des auteurs tout en valorisant les professionnels du livre.

desarthe__06_bis_150couv_nuit_brune__06_173Le deuxième prix-phare des prix 2010 de la jeunesse est celui du prix Renaudot des lycéens, créé en 1992. Il a été décerné à Agnes Desarthe pour son magnifique roman Dans la nuit brune (éd. L'Olivier) ; l'histoire d'un homme simple, Jérôme Dampierre, qui voit sa vie basculer face au chagrin de sa fille et qui va retrouver ses origines par une émouvante traversée intérieure.



Ce qui est intéressant à noter, c'est la solidarité et l'esprit d'équipe qui ont finalement régné lors de  ces sélections jeunesse. Quelques échos, glanés au gré des revues de presse nous le traduisent bien en évoquant le prix Goncourt attribué à M.Enard : "On s'est mis d'accord sur le fait que c'est un livre très poétique", explique Clara Corrèze, 14 ans et demi, lycéenne parisienne. "Il a réussi à nous faire voyager pendant tout son roman", commente Chedlia Neffati, présidente du jury, du lycée Henri Matisse de Vence. "Nous sommes attachés à l'esthétique, et ce livre est très esthétique", a répondu Clara Grebot, 15 ans, élève au lycée français de Budapest. "C'est un très beau livre, très poétique, très agréable à lire", a-t-elle ajouté.


petit_prince_173.Pour nous ramener vers nos âmes d'enfant, citons encore le prix Saint Exupéry : valeurs jeunesse, fondé en 1986 par Solange Marchal, entourée de Françoise Dolto et de l'auteur Paul Guth. Son but est de féliciter un ouvrage qui aide l'enfant à devenir, à se dépasser et à grandir avec humanité.
Et le prix dont le jury est composé d'enfants ? C'est le Grand prix des jeunes lecteurs, qui depuis 1985 a un comité de lecture (Fédération de parents d'élèves et de l'Enseignement public) qui offre parmi 50 ouvrages, dix choix à des enfants de toute la France pour qu'ils fassent leur propre sélection. L'Education nationale devrait s'inspirer plus souvent de ces initiatives, en matière de choix des ouvrages scolaires, qu'en pensez-vous ? Nous serions étonnés des résultats!



Et pour prolonger l'effet de surprise, sachez que le prix des Incorruptibles est présent depuis 1988, grâce à des libraires et en collaboration avec Françoise Xenakis. Cette association est engagée dans le cadre du plan de lutte et de prévention contre l'illétrisme du ministère de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche. Son objectif est de permettre aux jeunes lecteurs d'avoir du plaisir en lisant, tout en valorisant leur parole de lecteurs et leurs opinions afin d'être plus aptes à argumenter leurs choix. Une belle initiative!


Pour terminer cette longue aventure, notre région du Sud-Est a son prix, le prix littéraire des lycéens et apprentis de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur qui s'inscrit dans le cadre de conventions en faveur de l'éducation culturelle et artistique conclues entre la Direction régionale des Affaires culturelles, le Conseil régional, et les Académies de Marseille et de Nice. Son palmarès 2009-2010 a choisi La taille d'un ange de Patrice Juiff pour le roman, et pour la BD, Coupures irlandaises de Kris et Vincent Bailly.


Il est temps que nos jeunes élèves quittent leur écran et  sortent faire un tour chez leur libraire.  Qu'ils découvrent que lire est un plaisir aussi savoureux que les chocolats que nous avons dégustés ces dernières semaines, sans compter la galette des rois qui arrive sur nos tables! 
Alors si une lecture imposée n'est pas forcément réjouissante, qu'ils osent une autre lecture : surtout celle qui leur plaît, et vous verrez qu'ils y prendront goût!


 


© Muriel NAVARRO -  Centre International d'Antibes