Dans la nuit brune  
 

Le roman commence par la nouvelle tragique de la mort d'Armand, l'amoureux de Marina, que Jérôme découvre dans un journal local. Cette perte et le chagrin de sa fille vont le mener vers une quête intérieure qu’il n’a jamais osé entreprendre et qui va lui révéler celui qu'il n'a jamais osé exprimer. Cet homme simple, divorcé, seul avec sa fille, s’écarte au gré des pages de ce Jérôme enfermé dans ses émotions, son intime chagrin, pour devenir enfin cet homme sensible qu’il a tant caché, celui qui fusionne avec la nature et les animaux ; l’enfant "trouvé " dans les bois : c’est lui, adopté par Annette et Gabriel: "  Aujourd’hui il se demande ce qu’il a bien pu fabriquer dans ces fameux bois avant de trouver la main d’Annette pour s’y accrocher. Il ignore combien de temps il y a passé. S’il a survécu en rongeant des racines, si une maman loup l’a nourri de son lait …Allongé sur le lit de Paula, il songe à tout ce qu’il n’a pas compris, à tout ce qu’il ignorera toujours. Les mots traîtres, comme bohême ou pedigree, les histoires sans début ou fin, comme la sienne ou celle d’Armand. " (page 24)


dans_la_nuit_brune_369Ce récit va nous faire découvrir ce qui reste inconnu à son histoire et à celle d’Armand grâce à la venue étrange d’un commissaire de police en retraite, Alexandre Cousinet, enquêteur tenace sur des disparitions d’enfants, original, homosexuel, avec qui Jérôme se lie d’amitié. Par Alexandre, il va apprendre la véritable origine de sa famille adoptive et de son terrible destin, qui n’est pas s’en rappeler cet autre roman d’Agnès Desarthe, Les bienveillants où l’horreur des années 40 et de la seconde guerre mondiale est omniprésente. Dans ce roman, la tragédie des années 40 reste une toile de fond dans l’enquête menée par Alexandre et sert surtout à éclaircir l’obscurité de l’identité de Jérôme autant que la tension dramatique de ce récit. Puis, vient la délivrance et la joie de partager pour Jérôme, grâce à sa romance avec Vilno Smith, une excentrique Anglo-Saxonne, qu’il rencontre dans son agence immobilière et avec qui il partagera son amour infini pour la forêt. Vilno le ramènera à sa vérité et à son authenticité par sa fougue naturelle et sa simplicité :


_ " C’est votre problème, à vous, les Français. Vous ne croyez à rien. Un peu au père Noël quand vous êtes petits, mais après : interdit ! Il faut être raisonnable. Vous plantez des sorbiers pour attirer les oiseaux , et vous ne savez  même pas qu’ils vous protègent, vous ne dites pas merci. Jamais.


_ " Merci, dit Jérôme d’un ton solennel, à peine redressé sur un coude. Merci, sorbier." (pages 187-188)


L’enfant trouvé réalise alors la force de la portée d’une petite strophe de poésie apprise en primaire et qu’il ressent désormais comme une clé de voûte à son histoire :


 " La biche brame au clair de lune


Et pleure à se fendre les yeux


Son petit faon délicieux


A disparu dans la nuit brune." (page 135)

Le titre du roman prend tout son sens dans ce passage intense et simple : " A présent quand il (Jérôme) y repense, ce sont, étrangement, les mots "nuit brune" qui le bouleversent ". (page 135)


Un roman étonnant où se conjuguent polar, conte et prose poétique dans un récit dramatique ; où l’auteur ne cherche pas le réalisme à tout prix, par le choix d’un fantastique qui rythme ce texte avec une force bouleversante, nous amenant, nous  lecteurs, à notre paix intérieure autant que chacun des personnages. Subtile, ce style nous guide aussi vers les espaces feutrés des bois où une communion secrète et muette lie Jérôme à cette nature, tout comme il le relie secrètement à ses racines et l'attache amoureusement à Vilno.


A lire pour comprendre comment cet homme simple va trouver la force de s’accepter et de comprendre à quel point son amour pour sa fille est au cœur de son bonheur de vie.


Et comme dit Vilno à Rosy, une amie de Marina : _ " Il ne faut pas exiger de la vie qu’elle soit comme ci ou comme ça. Parfois elle est bonne, parfois mauvaise et parfois pire que ça encore. Mais l’enfance reste en nous. Le temps est une boule. L’enfance est au centre ; on ne fait que tourner autour. On ne la perd pas." (page 199)


 


© Muriel NAVARRO -  Centre International d'Antibes