Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants  
 

 


Le sultan Bayazid surnommé le saint, le pieux, le juste est aussi un amateur d’art, de sciences et d’architecture. Quelques années avant l’arrivée de Michelangelo Buonarroti, il a recruté le grand Leonardo da Vinci chargé de concevoir un pont majestueux qui devait enjamber la Corne d’Or. Le grand maître florentin est reparti sans que son projet aboutisse. Michel-Ange, de vingt ans son cadet arrive à son tour pour réaliser le projet auquel tient tant le sultan. Il a accepté de se mettre à ses ordres, dépité, furieux contre le comportement de l’autre grand personnage du monde bipolaire de l’époque, le pape Jules II [ Michel-Ange a quitté Rome sur un coup de tête, le samedi 17 avril, la veille de la pose de la première pierre de la nouvelle basilique San Pietro. Il était allé pour la cinquième fois consécutive prier le pape de bien vouloir honorer sa promesse d’argent frais. On l’a jeté dehors (…) Michel-Ange peste contre Jules II le pape guerrier et autoritaire qui l’a si mal traité] P13 [Après tout, servir le sultan de Constantinople voilà une belle revanche sur le pontife belliqueux qui l’a fait jeter dehors comme un indigent. Et la somme offerte par le Grand Turc est faramineuse. L’équivalent de cinquante mille ducats, soit cinq fois plus que le pape l’a payé pour deux ans de travail. Un mois. C’est tout ce que demande Bayazid. Un mois pour projeter, dessiner et débuter le chantier d’un pont entre Constantinople et Péra, faubourg septentrional.] P18


Mathias Enard s’amuse à opposer les deux génies de la Renaissance florentine [Le pont sur la Corne d’Or doit unir deux forteresses, c’est un pont royal, un pont qui, de deux rives que tout oppose, fabriquera une ville immense. Le dessin de Léonard de Vinci est ingénieux. Le dessin de Léonard de Vinci est si novateur qu’il effraie. Le dessin de Léonard de Vinci n’a aucun intérêt car il ne pense ni au sultan, ni à la ville, ni à la forteresse. D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans.] P35
Puis il nous invite à suivre l’étrange et fascinante rencontre de l’artiste avec un monde radicalement différent du sien.  Guidé à travers ce nouvel univers par le poète stambouliote Mesihi de Prestina, Michelangelo Buonarroti est tantôt désorienté par les saveurs et les parfums nouveaux, tantôt ébloui comme lorsqu’il entre pour la première fois à l’intérieur de la cathédrale Sainte-Sophie devenue mosquée, tantôt saisi d’émotion par une musique nouvelle et sensuelle sur laquelle une beauté inconnue danse et le fascine, [lui qui n’a jamais été intéressé par la musique, sans doute car la musique, chez lui, n’est qu’une triste activité de moine et la danse, un travail de montreur d’ours ou de noceurs paysans] P45


mathias_enard_757Mathias Enard ne s’attelle pas à un récit historique mais bien fictif, reposant néanmoins sur des recherches qui semblent attester de la présence de Michel-Ange à Constantinople.
Sa narration est construite en récits courts n’excédant que rarement trois pages, autant de flashes qui, du départ de Michel-Ange de Florence jusqu’à son retour rendent comptent du séjour supposé du célèbre Florentin. La distanciation induite par la narration à la troisième personne du singulier n’occulte cependant rien des émotions qui envahissent l’artiste. Nous sommes témoins de l’étonnement que lui procure la tolérance qu’il y découvre, lui dont les rêves sont hantés par le spectacle récent de corps découpés et brulés, victimes de l’inquisition [Êtres étranges que ces mahométans envers les choses chrétiennes, Péra est peuplée principalement de Latins et de Grecs, les églises y sont nombreuses. Quelques juifs et Maures venus de la lointaine Andalousie se distinguent par leurs costumes. Tous ceux qui ont refusé de devenir chrétiens ont récemment été chassés d’Espagne.] P54
Car sous la plume de Mathias Enard, Michelangelo Buonarroti  acquiert une véracité, une humanité faite de réflexions, de colères, d’indignations.
Nous partageons ses certitudes mais aussi ses doutes et les affres de la création qui l’envahissent épisodiquement face à l’énormité du projet [Michel-Ange sait que c’est en dessinant que les idées viennent ; il trace inlassablement des formes, des arcs et des piles (…) l’ampleur de la tâche l’effraie. Le dessin de Vinci l’obsède. Il est vertigineux, et pourtant erroné. Vide. Sans vie. Sans idéal. Décidément Vinci se prend pour Archimède et oublie la beauté. La beauté vient de l’abandon du refuge des formes anciennes pour l’incertitude du présent] P57


L’auteur casse la narration distancée en la parsemant de courtes correspondances échangées à la première personne entre Michel-Ange et son frère resté à Florence. Il ponctue également le récit de propos tenus par la belle inconnue andalouse, exilée à Constantinople. La danseuse fascine Michel-Ange. Ce personnage énigmatique permet à Mathias Enard d’introduire un autre angle de vue et une autre source de réflexion tout en poésie : [Je devine ton destin. Tu resteras dans la lumière, on te célèbrera, tu seras riche. Ton nom immense comme une forteresse nous dissimulera de son ombre. On oubliera ce que tu as vu ici. Ces instants disparaîtront. Toi-même tu oublieras ma voix, le corps que tu as désiré, tes tremblements, tes hésitations. Je voudrais tant que tu en conserves quelque chose. Que tu emportes une partie de moi. Que se transmette mon pays lointain. Non pas un vague souvenir, une image, mais l’énergie d’une étoile, sa vibration dans le noir. Une vérité. Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui le partage. On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d’éléphants et d’êtres merveilleux (…) Parle-leur de tout cela et ils t’aimeront ; ils feront de toi l’égal d’un dieu. Mais toi tu sauras, puisque tu es ici contre moi, toi le Franc malodorant que le hasard a amené sous mes mains, tu sauras que tout cela n’est qu’un voile parfumé cachant l’éternelle douleur de la nuit] P 66-67


 


Cette façon qu’a Mathias Enard de narrer la rencontre entre un artiste occidental reconnu et une ville, belle, au charme insolite et mystérieux, nous fait penser à une autre histoire, celle qui se déroula quatre siècles plus tard à l’autre bout de la Méditerranée et qu’Abdelkader Djemaï a si bien racontée : Matisse à Tanger.


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes