A bout portant  
 

Avec son premier film réalisé en 2008, Cavayé révélait une grande maîtrise pour imposer un récit haletant.  Avec son deuxième thriller, il confirme ce talent. Deux films par conséquent, assez proches grâce auxquels on peut, tout d’abord, avancer que Fred Cavayé est un grand romantique puis analyser les ficelles de son succès bien mérité :


1/ Prenez un personnage masculin, non pas un Bruce Willis sur le qui-vive,  prêt à reprendre du service et à nous épater au moindre crissement de pneus, mais un homme discret, un type humble, honnête, un citoyen lambda avec un métier banal qui ne le prédispose en rien à l’action. Bref, un Français moyen sans histoire.


2/ Ajoutez une très jolie femme. Car le personnage passe-partout, pas moche mais pas canon - comme dirait ma fille - doit être marié à une gentille épouse qui elle, doit être assez canon (la belle Allemande Diane Kruger pour Vincent Lindon ; la jolie Espagnole Elena Anaya pour Gilles Lellouche).


3/ Faites-leur partager une vie sereine. L’homme discret et son épouse coulent des jours heureux. Ils s’aiment d’un amour tendre.


4/ Créez un événement inattendu, dramatique, qui vient bouleverser leur paisible existence : Un beau jour (expression totalement inappropriée), l’épouse de l’homme discret non seulement lui est subitement arrachée mais cette séparation est assortie d’un grave danger qui la menace, un danger… de mort.


5/ Faites ainsi basculer les deux tourtereaux sans histoire dans un monde sans pitié qui leur était jusque-là absolument étranger où, de plus, chaque minute leur est comptée.


6/ Voilà. A ce stade, la mécanique du polar de Cavayé est lancée. Laissez les spectateurs mijoter dans leur fauteuil à se demander comment le héros va pouvoir s'en sortir et à se ronger les ongles pendant 1h30 environ.


7/ Car réagir et agir ou bien voir mourir sa bien-aimée, aucun autre choix n'aura été laissé à notre homme discret.


8/ De cette façon, lui, que rien ne prédestinait à devoir adopter un comportement de héros hollywoodien se métamorphosera en un Bruce Willis... à la française pour tenter de délivrer celle pour qui il vit.


Note : si tout va bien, ce scénario séduira forcément les Américains qui se précipiteront, non pas pour programmer le film aux Etats-Unis (faut pas rêver) mais - protectionnisme culturel et industriel oblige - pour acheter le droit d'en faire un remake.


 


Voici donc, concoctée et filmée avec un énorme talent, l'excellente recette de Fred Cavayé : un canevas simple et à la fois astucieux qui se décline en 8 épisodes-clés et… qui fonctionne à merveille! Mieux d’ailleurs, avec un Vincent Lindon ou avec un Gilles Lellouche qu’avec un Bruce Willis dont l’invulnérabilité est planétairement connue. Car l’homme discret de Fred Cavayé, tout comme le héros de Ne le dis à personne de Guillaume Canet, n’a aucune expérience de ce qui l’attend dans l’univers glauque et cruel où il met les pieds. Il n’en maîtrise pas les codes. Il ne peut compter que sur lui-même, sur sa détermination, pour se sortir et sortir sa belle des situations les plus inextricables. Cette vulnérabilité est impactante et tient le spectateur en haleine.


Le héros de Pour elle, Julien (Vincent Lindon) était un prof de français de lycée. Pour libérer sa femme, injustement accusée et condamnée à une lourde peine de prison, il se lancera dans une opération digne du grand banditisme.


Dans A bout portant, Samuel (Gilles Lellouche) est un aide-soignant qui travaille dur pour préparer son examen d’infirmier tandis que Nadia, sa femme, se prépare à accoucher de leur premier enfant. Samuel en époux attentionné, veille sur elle. Dans l’hôpital où il travaille, arrive une nuit, un accidenté de la route, polytraumatisé et sans connaissance (Roschdy Zem). Dans les heures qui suivront l’arrivée de ce blessé, l’existence jusque-là paisible de Samuel va basculer.
Pour sauver celle qu’il aime, il n’aura d’autre choix que de se laisser happer par l’engrenage machiavélique.


Fred Cavayé cueille le spectateur dès les premières secondes. A bout portant ouvre sur une scène de poursuite à pied qui nous saisit d’emblée et nous embarque pour 1h24 minutes de tension extrême.


Comme tout bon polar qui se respecte, le film vaut par l’atmosphère créée. Ici, point d’effets spéciaux hors normes. Point de violence outrancière. Tout est dans la façon de filmer. Une caméra vive, nerveuse, suit au plus près les visages et les corps, saisit la panique, le désarroi, la prise de décision instantanée et magnifie les scènes d’action. Paris, ses rues et son métropolitain en constituent le décor avec comme épicentre un commissariat où règne un Gérard Lanvin, taciturne et inquiétant, qui retrouve ici, enfin, un rôle à sa mesure.


 


Il faut saluer la performance des quatre acteurs principaux et celle de Mireille Perrier (Un monde sans pitié) que l’on revoit avec plaisir dans le rôle du bon flic, le commandant Catherine Fabre.  
Roschdy Zem est spectaculaire en mauvais garçon foncièrement bon. Truand expérimenté, il se débat intelligemment pour se sortir du piège tendu. Le hasard lui fera partager le sort de l’aide-soignant. Dans le rôle du bon, Gilles Lellouche atteint des sommets (le César du meilleur acteur l’attend sans doute). Tout au long du combat qu’il entreprend, il reste ce monsieur tout-le-monde, ce type discret auquel le spectateur peut s’identifier. La peur, l’affolement, les hésitations, les maladresses, la détermination et l’instinct de survie en font un héros de chair et d’os. Quant à la jeune Elena Anaya, découverte, en France, dans Alatriste puis dans Hierro, elle fait partie de ces jeunes actrices qui, après avoir triomphé dans le nouveau cinéma espagnol, entendent le faire au-delà des Pyrénées.


Ne le dis à personne, Pour elle et A bout portant constituent le triptyque  du nouveau polar à la française auquel il conviendrait de joindre Anthony Zimmer, le premier film de Jérôme Salle avec Sophie Marceau et Yvan Atall.


Pour elle vient de faire l’objet d’un remake, Tell no one est en train d’être tourné à  Hollywood par Andrew Dominik auteur de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford,  quant à Angelina Jolie et Johnny Depp, ils rejouent le film de Jérôme Salle qui a pris le nom de The Tourist.

Parions que Point-blank (?) ne saurait tarder parmi les prochaines productions de Hollywood.


 


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes