Dossier : Automne 2005 / automne 2010 : 5 ans après les émeutes, où en sont les banlieues ? - Partie 2  
 

 



Nous revenons ici sur ses principaux chapitres, avant de nous interroger sur la situation présente en cette fin de décennie.


 


Juin 2003 : Jean-Louis Borloo lance son ambitieux Plan de réhabilitation urbaine . L’Agence Nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), mènera la rénovation en profondeur du parc de logements locatifs. Au programme, constructions massives et destruction des logements les plus vétustes.


 


Février 2005 : Jean-Louis Borloo devenu ministre en charge de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, lance le Plan de cohésion sociale qui entend « relever les défis de l’exclusion, du chômage et des discriminations ». Il repose sur trois piliers : l’emploi, le logement et l’égalité des chances. l’ANRU, dotée d’un budget de 12 milliards d’euros, porte ses objectifs à 500 000 logements à construire en 5 ans et la réhabilitation de 200 000 autres.


 


Le  volet « égalité des chances », prévoit :



  • la création de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité (HALDE) ,

  • une « Charte de la diversité » avec les grandes entreprises françaises en vue de recruter des milliers de jeunes issus de la banlieue,

  • la signature de la « Charte de réussite avec les Grandes écoles »,

  • un dispositif dit de Réussite éducative qui s’inspire des programmes « City Challenge » et « Educative Action zones » britanniques.


 


 


31 mars 2006 : La loi pour l'égalité des chances qui se veut une réponse de la République après les émeutes, complète les dispositifs initiés visant l'emploi et la lutte contre les discriminations.



  • Elle augmente à son tour le nombre de ZFU (zones franches urbaines) les portant à 100 sur l'ensemble du territoire,

  • prévoit la possibilité de suivre un apprentissage en alternance dès 14 ans,

  • renforce les pouvoirs de la HALDE,

  • instaure le « testing » qui autorise les démarches in situ pouvant prouver en flagrant délit des pratiques discriminatoires.

  • prône la promotion de la diversité dans les médias et notamment à la télévision, le CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) sera chargé d'instaurer des obligations dans ce sens.


 


Juin 2007 : A la surprise générale Fadela Amara la présidente de L'association de défense des droits des jeunes filles des banlieues « Ni putes ni soumises », se voit chargée par Nicolas Sarkozy d'échafauder un plan ambitieux pour les banlieues. Son entrée au gouvernement est un signal fort voulu par le nouveau chef de l'Etat : Rachida Dati, Rama Yade et la militante associative attestent d'une prise en considération au plus haut de l'Etat de la diversité de la société française.


 


Février 2008 : Le plan Espoir banlieues est lancé. Il s'appuie et complète le travail déjà effectué depuis 2003. On retiendra ici les volets consacrés à l'école et à l'emploi.
Le premier, mené avec, et par, le ministère de l'éducation a pour objectif de lutter pour l'égalité des chances. Il compte de nombreux dispositifs parmi lesquels :



  • L'accompagnement éducatif : un soutien scolaire gratuit, offert au sein de l'établissement aux élèves après la classe, de 16h00 à 18h00, quatre fois par semaine,

  • le busing : (Que nos amis québécois nous pardonnent) un ramassage en bus des élèves de CM1 et CM2 pour leur permettre de fréquenter des établissements autres que ceux de leur quartier.

  • les Internats d'excellence : les élèves méritants volontaires s'y verront proposer un environnement propice aux études.
    Ce dispositif sera complété ultérieurement par deux décisions présidentielles, la première de janvier 2010 en faveur de l'accession des élèves de mileux modestes aux grandes écoles par l'intermédiaire des bourses, la seconde de mai 2010, concerne les élèves les plus perturbateurs : ils devront être confiés à des internats de réinsertion scolaire. Le premier d'entre eux a ouvert dans les Alpes-Maritimes à la rentrée 2010,

  • la Charte des cordées de réussite : partenariat entre un ou plusieurs établissements supérieurs et des lycées et collèges de sa zone géographique, elle prolonge la « Charte pour l'égalité des chances dans l'accès aux formations d'excellence » de 2005. Les 100 premières cordées voient le jour en 2008, 254 existent fin 2010. Pour 2011, l'objectif vient d'être porté à 300.

  • les écoles de la deuxième chance, initiative européenne, seront, elles, chargées de former et de guider vers l'emploi les jeunes qui ont décroché du système éducatif sans qualification,

  • le Contrat d'autonomie, par lequel, en quatre ans, 45000 jeunes de moins de 26 ans, domiciliés dans les quartiers prioritaires de 35 départements, seront accompagnés vers l'emploi grâce à un parcours individualisé. Cette prestation mobilise des cabinets privés spécialisés dans le recrutement et les ressources humaines.


Le plan Espoir banlieues a-t-il transformé la banlieue ?


La situation dramatique de certains territoires exigeait un véritable Plan Marshall, comme l'avait annoncé en 2007, le candidat Nicolas Sarkozy. Un an après le lancement du plan Espoir banlieues, Fadela Amara l'évaluait en lui donnant la note de 11/20. Ce plan, comme celui de Jean-Louis Borloo, n'a pas obtenu les résultats escomptés, ni, souvent, les financements annoncés. La crise économique de la rentrée 2008 n'a pas facilité leur mise en oeuvre.
Jean-Louis Borloo appartient à la famille centriste, il ne fait pas parti des hommes du Président et n'a pas le soutien de l'UMP. Fadela Amara, "simple" secrétaire d'Etat, sans véritable appui au sein du gouvernement, a été confrontée à des arbitrages décisionnels et budgétaires souvent défavorables à ses projets.
La problématique de la banlieue aurait-elle progressivement perdu de son caractère prioritaire qu'elle manifestait il y a tout juste cinq ans. Les indicateurs montreraient-ils une situation en voie de normalisation ?


 


A - L'éducation


 


Le chemin vers une école plus égalitaire est encore loin. Selon l'OCDE et son programme PISA, en France, à 15 ans, un élève issu d'un milieu défavorisé risque 4,3 fois plus d'être en situation d'échec qu'un élève issu des classes supérieures contre 3 fois pour la moyenne des pays de l'OCDE.
La lutte contre l'échec est donc une priorité. Le dispositif d'accompagnement éducatif concerne, depuis la rentrée 2009, l'ensemble des écoliers en ZEP et l'ensemble des élèves des collèges (environ 900 000 élèves). Il devrait être étendu à l'ensemble des écoles primaires à la rentrée 2011. L'école après l'école (les devoirs, le soutien scolaire et les recherches à la maison) accentuent les inégalités car outre les conditions de logement et la capacité des parents à aider leur enfant, les mesures fiscales permettent aux parents qui le peuvent de faire appel à des prestataires professionnels spécialisés dans le soutien scolaire (Acadomia, Cours Legendre…). La moitié des sommes engagées réduisent alors d'autant leur impôt sur le revenu.
Démocratiser ce soutien, au sein de l'école de la République, le réaliser en petits groupes , sous la direction d'un enseignant (1 enseignant pour 6 élèves en moyenne), est à saluer. Le dispositif bénéficie à la fois à l'élève et à l'enseignant. Il peut déclencher une transformation de la perception qu'a l'élève de la matière et, par la relation de proximité qu'il induit, de son professeur lui-même. Pour l'enseignant, il peut entraîner un changement d'attitude vis-à-vis de l'élève.
Cette mesure peut injecter de l'empathie à un système qui en manque cruellement comme l'a signalé récemment Peter Gumbel.


Aujourd'hui, trop de jeunes adolescents des milieux défavorisés, deviennent des rebuts du système. A l'époque des trente glorieuses, la masse des ouvriers se voyait alimentée, en partie, par l'échec scolaire. En ce temps-là, l'emploi structurait la vie et était un amortisseur social.
De nos jours, alors que les ouvriers sont en Chine, la société ne peut plus se contenter de ce consensus basé sur la méritocratie et l'élitisme, comme nous l'avons vu dans la première partie. Pour faire réussir les élèves, notre système éducatif attend d'eux, qu'ils se comportent tous comme les meilleurs d'entre eux qui sont... les fils d'enseignants.
Seule une transformation profonde permettrait de prendre en considération, le profil des élèves. Au lieu de les pénaliser en masse car "non conformes à la norme", et de les orienter vers des filières totalement déconsidérées, il conviendrait de travailler autrement en prenant en compte le handicap de départ des jeunes issus de l'immigration pour les accompagner positivement sur un chemin de réussite éducative qui n'est pas forcément celui de la sacro-sainte voie générale au lycée suivie d'études supérieures.
Justement, l'autre condition de cette réussite éducative passe, dans notre pays, par une révolution des mentalités afin que l'on valorise définitivement d'autres filières éducatives.

Il semblerait que malheureusement nous n'en soyons pas encore là. Cette rentrée 2010 a été porteuse de trois mauvaises nouvelles : une enquête publiée le 22 septembre confirmait, tout d'abord, la souffrance vécue à l'école par les enfants issus de milieux défavorisés (39% des élèves interrogés se plaignent de troubles du sommeil et 35,2% de maux de ventre dus, selon eux à leur scolarité). On apprenait au même moment que, pour des raisons budgétaires, le financement de l'accompagnement éducatif dans le département de Seine Saint-Denis avait subi un sérieux coup de rabot.
Quant au Haut Conseil de l'Intégration , il alertait le 24 octobre sur les difficultés de l'école à remplir son rôle du fait de la ghettoïsation de certains quartiers.


 


B - La diversité


 


La représentation de la diversité n'a expérimenté aucune amélioration notable. La diversité sociale sort trop timidement à découvert et est absente sur le plan politique, et dans les médias, comme le montre le baromètre du CSA 2009 : [ce sont les programmes de fiction et notamment de fictions françaises et les documentaires qui présentent des profils d'intervenants les plus variés. Pour tous les autres genres de programmes, même les jeux ( à l'audience pourtant très grand public) et surtout pour l'information (même portant sur l'actualité française), la place est surtout laissée au profil CSP + (Catégories socio-professionnelles élevées). Les CSP+ sont souvent positionnées comme héros et les CSP- comme personnages secondaires] *


 


























Types de personnages dans les fictions françaises*



blancs



Non blancs



héros



87%



13%



Personnages principaux



87%



13%



Personnages secondaires



84%



16%



*Extraits du Baromètre du CSA 2009 (Conseil Supérieur de Audiovisuel)


 


Ce déni de la diversité de la société française continue à entraîner des pratiques discriminatoires, notamment dans l'accès à l'emploi, comme le prouve le rapport annuel de la HALDE, alors même que l'avenir de cette institution de contrôle semble être remis en cause et que les récentes mesures (déchéance de la nationalité française, expulsion des Roms) semblent contredire la volonté de l'Etat de combattre de telles pratiques.


 


C - L'emploi


 


La situation de l'emploi était dramatique début 2008 lors de l'annonce du plan Espoir banlieues, quelques mois plus tard, la crise financière puis la crise économique allaient aggraver la situation. Le rapport 2009 de l'Observatoire national des zones urbaines sensibles indiquait que le taux de chômage des jeunes de la tranche 15 à 24 ans était de 19,1% en ville (8,5% pour l'ensemble de la population) contre 41,7 % pour les jeunes vivant en Zus, et un tiers des 4,5 millions d'habitants des Zus vivent sous le seuil de pauvreté (900 € de revenus mensuels).


Le rapport parlementaire publié le 21 octobre 2010 « Quartiers défavorisés ou ghettos inavoués : la République impuissante » confirmait cette détresse économique en révélant que 40 à 45 % des jeunes de moins de 25 ans y vivent en-dessous de ce seuil.


Les 36 000 jeunes des Zus recrutés par les grandes entreprises dans le cadre de la Charte de la diversité et les 122 000 emplois créés dans les 45 000 entreprises implantées dans les ZFU (Les Zones Franches Urbaines, prévoyant un dispositif d'exonération de charges pendant 5 ans), apparaissent comme une goutte d'eau, par rapport aux besoins existants, tout comme les écoles de la deuxième chance (e2c). Le réseau des e2c ne concerne que 9 300 stagiaires. Rappelons que chaque année, environ 150 000 jeunes sortent du système éducatif sans aucune qualification.


Où allons-nous ?


Des quartiers qui continuent à se paupériser, des habitants - dont beaucoup de jeunes - qui se détournent de la vie politique, la diversité de la société française qui a du mal à être reconnue et qui risque de basculer dans le communautarisme, voilà quelques-uns des phénomènes qui n'incitent pas à l'optimisme.


En matière de sécurité, nous assistons, en outre aujourd'hui, à une guerre de positions entre la police et les bandes organisées, devenues, dans bien des cas, des gangs. L'économie souterraine s'est structurée et s'est enracinée dans certaines banlieues. Quelques dizaines de voyous terrorisent un quartier, créent des guet-apens de plus en plus fréquents et violents aux forces de l'ordre et aux pompiers attirés pour éteindre les incendies. Depuis les émeutes de Villiers-le-Bel en novembre 2007, des armes à feu sont régulièrement utilisées contre la police. Les bandes opèrent de manière plus organisées comme l'ont démontré les scènes de vandalisme et de pillages du centre de Lyon en marge des manifestations d'octobre contre la réforme des retraites. Des armes de guerre circulent chez les délinquants et, le 19 novembre dernier à Marseille, pour la première fois, des kalashnikovs ont servi à un règlement de comptes...


La montée de la radicalisation semble de mise : à celle des auteurs de troubles, répond un discours résolument sécuritaire de la part du pouvoir qui joue désormais la carte de la répression, comme l'atteste le discours tenu par le Chef de l'Etat, le 30 juillet dernier, suite aux émeutes de la Villeneuve dans les faubourgs de Grenoble.




Si l'on ne veut pas que les prédictions de Blandine le Callet ne se réalisent un jour, il se peut que la France n'ait d'autre choix que de placer comme priorité absolue la gestion de la problématique des banlieues. Une politique interministérielle, dirigée par une personnalité politique de premier plan, et menée au sein d'un ministère qui lui sera entièrement dévolu, risque de s'imposer sur le long terme afin de ramener ces quartiers au sein de la République.


Mais, mettre un terme à leur dérive économique et sociale ne suffira peut-être pas. L'un des défis majeurs que doit relever la nation française est sûrement l'intégration d'une partie de sa jeunesse, celle issue des zones sensibles. Aujourd'hui, ces jeunes Français, laissés-pour-compte, nourrissent souvent un tel ressentiment à l'encontre de la France, qu'ils se sentent davantage fils et de ce territoire exclu qu'est la banlieue, et du pays d'origine de leurs parents, refusant de se sentir Français et de s'identifier à leur pays, la France.


 


 


Lire la première partie de notre dossier dans le n° 10 de novembre 2010


 


© Alexandre Garcia – Centre International d'Antibes