La petite Malika  
 


Le roman commence avec son tout premier contact avec l’école maternelle, au pied de sa cité. C’est là que la jeune héroïne prend conscience de sa différence puisque l’école lui décerne le statut d’enfant surdouée.

la-petite-malika-mabrouck-et-habiba_315La petite Malika nous fait penser à Lila K : tout comme elle, c'est une enfant précoce, aux capacités intellectuelles hors normes [La maîtresse s’étonnait de mes résultats, toujours excellents mais plus si exceptionnels. Elle était persuadée que j’avais franchi le cap où l’école ne m’intéressait plus parce que, avec des dons comme les miens, c’était du gâchis d’être encore au CP] P 22 grâce auxquelles elle pose, dès son plus jeune âge, un regard distancié sur ses semblables et sur la société [moi, j’étais seule dans mon coin, observant la faune en ethnologue ] P 18. Cette faculté à observer le monde qui l’entoure sert à Mabrouk Rachedi et à sa sœur, Habiba Mahany, de prisme pour nous parler autrement  de la banlieue, et par extension, de notre société actuelle.

Les auteurs mettent très intelligemment en scène la vie de Malika. C'est elle qui nous en fait le récit, de l'âge de 5 ans jusqu’à sa 26ème année. A chaque année correspond un épisode, une anecdote, un souvenir marquant. Ainsi pourrait-on s’amuser à attribuer des titres à chaque année: Malika est surdouée (à 5 ans) ; Malika est la France (à 6 ans) ; Malika et le père Noël (à 7 ans) ; Malika au sport d’hiver (à 8 ans) ; Malika et le jardin collectif (à 9 ans) ; à 10 ans, Malika et le foulard magico-islamique constitue l’un des épisodes les plus jubilatoires avec l’irruption dans l’école primaire d’une meute de journalistes avec, à leur  tête, l’incontournable présentateur du journal télévisé le plus regardé de France : Patrick Pepper (sic!)…
La vie du jeune personnage s'écoule, ainsi rythmée, pour le grand plaisir du lecteur. Racontée à la première personne, la construction intellectuelle de Malika s'accompagne d'un changement de style propre à chaque âge. Demeure un même détachement critique, plein d’humour qui traverse le roman.


La petite Malika est, par conséquent, construit de manière ramassé en 22 courts tableaux, 22 nouvelles de quelques pages. L’écriture en est simple et accessible. L’ensemble constitue une oeuvre rythmée, très plaisante où  Mabrouk Rachedi et Habiba Mahany se délectent dans cet exercice qui prend parfois à rebrousse-poil certains  clichés et préjugés sur la banlieue. Le regard que porte leur jeune héroïne n’est pas dénué de lucidité que ce soit par exemple,  sur son statut de fille, par rapport à son frère Sofiane (à 9 ans) : [Maman au travail, j’étais seule à la maison. Sofiane censé me surveiller, vaquait à ses occupations avec ses copains. Et, quand il restait, c’est moi qui le bichonnais, lui préparant son goûter, l’aidant à ses devoirs (…) si je rechignais, il me menaçait. Si je résistais, il me frappait. Si je caftais, maman ne me croyait pas. Conséquence, j’étais la boniche de ce petit imbécile autosatisfait  (…) avant de traîner, Sofiane dévorait sa tartine chocolatée puis la mienne. Le pain rassis de la veille était ma seule nourriture] P 48 ou par rapport à l’enclavement dont souffrent les quartiers de banlieue : [Pour subvenir à nos besoins, maman faisait des ménages à l’autre bout de la région. Elle revisitait  l’alphabet à l’envers en empruntant le RER C, le RER B, puis le RER A. 2h30 de transport à l’aller, 1h30 au retour. L’écart de temps pour parcourir une même distance tenait dans les errements des lignes SNCF qui fonctionnaient toujours mieux dans le sens Paris-banlieue que l’inverse. La banlieue c’est plus facile d’y aller que d’en sortir.] P46 et encore : [Une loi de la physique moderne énonce que tout corps plongé dans un train de banlieue est soumis à la théorie de la relativité des horaires] P 48


Mabrouk Rachedi et Habiba Mahany sont issus d’une famille de onze enfants. Ils viennent eux-mêmes de la banlieue qu’ils continuent à habiter. Ils ont conscience de ce qu'ils doivent à l'école. Leur petite Malika est un très beau conte moderne. Son parcours de réussite qui est également le leur - Mabrouk Rachedi est écrivain et analyste financier, Habiba Mahany, écrivaine - rappelle celui de Leïla, l’héroïne de JMG Le Clézio. La vie racontée par leur petite surdouée s’en distingue cependant par le style et le ton volontairement léger et drôle, mais jamais superficiel. Résolument optimiste, le propos n'en reste pas moins ouvert à la réflexion sur les grandes questions qui touchent à la thématique de l'immigration et des jeunes des quartiers.  Ainsi, outre les deux signalés plus haut, retenons pêle-mêle: la double identité qui les possède, le fossé culturel entre parents et enfants, l'échec scolaire et le potentiel non exploité des jeunes issus de ces quartiers, le rôle de l'école, les modèles sociaux véhiculés par les médias et la société de consommation, l'aversion des jeunes pour la culture et ses représentants, l'indigence culturelle qui en découle,  la représentation de la diversité dans la société française, le code de l'honneur qui imprègne les relations sociales dans les quartiers, la fragmentation de la banlieue en territoires, l'accessibilité des jeunes des ZEP aux grandes écoles... A ce propos, citons deux extraits correspondant à la découverte que fait Malika des classes prépa où elle va briller, obtenant d'excellentes notes pour la plus grande joie de sa maman : [Il était beaucoup plus facile d'étudier, dans une classe sans cancre pour foutre le bordel à chaque couloir, sans petit caporal pour régimenter son prétendu bout de territoire, avec des profs dispensateurs de savoir plutôt que de discipline. Je me suis tout de suite plu dans ce nouveau lycée où, enfin, je n'avais d'autres préoccupations que les études (...) On avait en commun l'amour des belles lettres et/ou de la philosophie. Les débats n'étaient pas de savoir si Megan Fox était la nouvelle Angelina Jolie mais portait sur l'importance du violon dans l'oeuvre d'Adorno] P 158 [j'exibais mes excellentes notes à ma mère. Quelques jours après avoir découvert son illettrisme, j'ai glissé l'air de rien que des cours d'alphabétisation étaient organisés par la mairie tous les lundis et jeudis entre 16h et 18h. Comme par hasard, maman s'absentait à ces heures et quelques mois après, elle signait mes papiers devant moi. En deux ans ses progrès avaient été énormes. Enfin, elle communiait avec moi.] P 159


En définitive, un livre positif, intelligent avec une petite Malika vive et attachante. Un excellent antidote contre la morosité à lire pour effacer la déprime comme celle que l'on peut éprouver par exemple, à la lecture de notre dossier de ce mois-ci ou de l'excellent roman de Thierry Jonquet, publié en 2006, beaucoup plus grave sur la situation globale de la banlieue aujourd’hui.


Un livre à conseiller sans retenue, aux professeurs qui veulent traiter, avec leurs élèves, de la question des jeunes, de l’école et de la banlieue, mais aussi à tous ceux qui souhaitent, tout simplement, passer un bon moment en lisant une oeuvre ancrée dans la réalité sociale française d'aujourd'hui.


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes