Le coeur régulier  
 

C’est l’histoire d’un amour fraternel entre Sarah, la narratrice, et  Nathan. Nathan, l’écorché qui refusait toute concession, périodiquement au bord de la rupture, au bord de l’abîme. Sarah  était alors la seule auprès de qui il réussissait à panser momentanément ses plaies avant de reprendre sa route. Tous deux entretenaient un amour  fusionnel depuis l’enfance. Chacun  était conscient d’être le seul à posséder la clé de l’autre. Unis, ils l'étaient aussi par la lucidité profonde, qu’ils partageaient sur un monde dont ils se sentaient étrangers.


Pourtant, Sarah avait finalement accepté de se laisser happer par une vie bien organisée, des études brillantes, un mariage bourgeois, une belle demeure dans un quartier résidentiel, un emploi bien rémunéré dans une entreprise moderne, deux beaux enfants…


Evoluant dans deux mondes antinomiques, Sarah et Nathan s’éloigneront peu à peu, inexorablement l’un de l’autre. "Son jugement sur la plupart des compartiments de ma vie m’abattait, bien sûr il trouvait mon mari désespérant, sa conversation et ses goûts éreintants, la ville et la résidence où nous vivions d’un ennui mortel, réprouvait mon boulot, notre choix d’avoir placé nos enfants dans une école privée, il ne me reconnaissait pas, persuadé que je vivais la vie d’une autre, que tout ça n’était pas moi, que je m’étais perdue et que lui seul me distinguait encore derrière le maquillage, le costume et la parade." P53


Un jour, Sarah apprendra la mort du frère tant aimé, de son quasi jumeau. En entreprenant une longue quête jusqu’au Japon sur les traces du passage de Nathan, pour retrouver le fil de son existence, c’est sa propre vie qu’elle dissèquera  "J’avais pris le premier avion pour Tokyo, le cœur en cavale, dans un état de confusion totale, fuyant une menace indéfinissable  dont je sentais qu’elle n’allait pas tarder à m’engloutir. Quand j’ai appelé les enfants, une fois arrivée ici, pour leur annoncer que voilà, j’étais partie au bout du monde pour quelque temps, que j’avais besoin d’une pause, de me retrouver, qu’un élan m’avait attirée vers l’est, vers ce pays, ces rues, ces paysages, ils se sont contentés d’acquiescer. Au fond je crois qu’ils s’en foutaient" P16


La fascination pour ce nouvel environnement et ses gens ira de pair avec la montée d’un sentiment de profond malaise quant à la vie si parfaite qu’elle venait de lâcher et aux relations qu'elle vivait au bureau avec ses collègues, ou dans l'intimité avec Alain son mari : "Avec moi bien sûr ils y allaient doucement, ils avaient vite compris que je n’étais pas des leurs. Ils me jugeaient distante, timide, effacée, coincée, mais ça ne me dérangeait pas, j’étais au travail pour le travail, et la vraie vie était ailleurs, croyais-je, à la maison auprès de ceux que j’aimais, mon si gentil mari mes si beaux enfants et nos amis dont je m’aperçois aujourd’hui qu’ils n’étaient que les amis d’Alain. J’ai longtemps cru ces deux aspects de ma vie étanches, j’ai longtemps pensé qu’ils n’avaient aucune incidence l’un sur l’autre, que le milieu dans lequel j’évoluais, les tâches que j’y accomplissais me laissaient intacte, préservée, qu’il suffisait de rester à distance, de ne pas s’impliquer, qu’il suffisait de jouer, de donner le change. Je me trompais, personne ne reste longtemps à la fois dehors et dedans, personne ne tient longtemps en lisière." P44


Olivier Adam décrit avec minutie le parcours de Sarah. A travers elle, nous assistons au poignant cheminement qui amène des jeunes issus des classes moyennes de banlieue, à sacrifier une part d’eux-mêmes, de leur propre culture, de leurs propres convictions au profit des « bons » codes sociaux  à acquérir afin de se frayer un passage à travers l'univers de la bourgeoisie, et accéder  ainsi à ce qui brille : " Paris nous intimidait, nous rejetait, nous laissait à la porte de ses cafés, ses restaurants, ses boutiques, où nous n'osions pas entrer, dont il nous paraissait qu'ils ne nous étaient pas destinés, qu'ils étaient trop chic pour nous, réservés à une autre espèce que la nôtre." P167
La présence de Nathan - puis son absence - réveillent Sarah, la tirent du confort dans lequel elle avait réussi à chloroformer le mal-être qui résulte de cette métamorphose : " Je plongeais dans les couloirs de la fac en apnée. J’étais la seule à venir de la banlieue sud, la seule à ne pas habiter à Paris Neuilly ou Versailles, la seule à ne pas avoir un père directeur financier, une mère responsable de la communication dans une « agence », la seule à n’avoir en poche que la somme exacte du repas pris au resto U et pas un centime de plus, la seule à porter des vêtements achetés sur les étals du marché le dimanche, la seule à ne pas voir en Alain Madelin une figure d’avenir, en Balladur un sauveur, en Juppé une relève, la seule à me promener avec au fond de mon sac les poèmes de Dylan Thomas, et dans mon walkman les premiers albums de Leonard Cohen. Je sais que c’est faux. Que je n’étais pas la seule. Mais c’est le sentiment que j’avais alors. Et c’était un sentiment de déplacement total, social, intime, culturel. " P 166


Au Japon, Sarah réussira à se reconstruire auprès de l'autre personnage central du livre qu'il faut découvrir : Natsume Dombori qui avait quelque temps auparavant déjà pris soin de Nathan : "C'est cela qu'il nous permet de faire ici. Nous reposer. Reprendre des forces. Réfléchir. retrouver la force de réfléchir et d'envisager les choses dans le calme, faire le tri, se délester, choisir. Et pour ça, la première chose , c'est de dormir. Ensuite il faut manger, le plus simplement possible. Puis marcher, s'asseoir et se laisser envahir. Par la lumière, les bruits, les parfums, sentir sa peau et ce qui la touche, l'effleure, la caresse. Respirer. Je connais sa chanson. Ses vieux trucs de moine bouddhiste. Et je sais qu'il a raison. Je sais que c'est ce dont j'ai besoin. Me délester, sentir. M'oublier, m'ouvrir. recueillir. Laisser le soleil chauffer ma peau, l'air pénétrer mes poumons, l'eau me diluer. Sentir battre en moi un coeur régulier." P187


Olivier Adam nous livre une histoire d’une grande sensibilité, à l’étrange beauté, écrite dans une langue dépouillée, limpide et directe qui explore à la fois les sentiments et notre société à travers les trajectoires humaines de ses personnages. Après le succès de "Je vais bien ne t’en fais pas", adapté à l’écran par Philippe Lioret, Olivier Adam renoue magistralement avec le sujet de l'amour fraternel et la disparition d’un être cher, et démontre une nouvelle fois, une remarquable ampathie pour des personnages simplement humains et par là même, exemplaires.


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes