Dossier : Automne 2005 / automne 2010 : 5 ans après les émeutes, où en sont les banlieues ?  
 


Partie 1 – Comment en est-on arrivé là ?


Du symbole de progrès social à celui de calamité sociale. Pourquoi ?


Au lendemain de la guerre, la construction des grands ensembles en périphérie des villes avait constitué un progrès social majeur pour un pays dramatiquement sous équipé en logements et dont le parc immobilier était dans un état calamiteux (10 millions de logements sans toilettes, 7 millions sans l’eau courante...). Le problème était, en outre, exacerbé par la rapidité de l'expansion démographique des centres urbains qui devaient faire face à une arrivée massive de nouveaux venus, Français issus des campagnes et étrangers pris dans les flux migratoires de la mondialisation déjà en cours à l’époque. Tous attirés par ce que la ville offrait : de nouvelles perspectives d’emploi et un mode de vie citadin bien moins rude.
hiver-54_384Au milieu des années 50, bien se loger était, de ce fait, encore un privilège. L’abbé Pierre et l’opinion publique exigeaient des logements, et des logements dignes. Ils furent entendus : Pour mener les gigantesques projets de construction réalisés jusqu'au début des années 70, les pouvoirs publics accélérèrent la transformation du secteur BTP. Les industriels et les ingénieurs du béton furent associés à des architectes partisans du mouvement moderne. Des grands ensembles et des cités, aux noms souvent bucoliques, rappelant  les origines rurales des sites qui les voyaient naître, se mirent à sortir de terre.
Construits dans l'urgence à raison de quelques 300 000 logements par an, ces nouveaux habitats  collectifs symbolisaient, dans ces années-là, la fin du mal logement et une gestion efficace de la part d’un Etat moderne (investissements sous tutelle de l’Etat, politique d’aménagement du territoire, volonté de satisfaire des priorités sociales tout en cherchant à la fois à développer un secteur économique à fort potentiel et à réduire les coûts de construction …)
Les sociologues avaient beau s'interroger et émettre des critiques  sur ce nouvel urbanisme à la française qui plaçait consciencieusement des pans entiers de la population loin de l’animation et des lieux de travail des centres urbains historiques, créant même, parfois, de toutes pièces, des villes-annexes, une dynamique inarrêtable était lancée. Ascenseurs vers des étages toujours plus élevés, appartements fonctionnels aux belles baies vitrées, disposant du chauffage central, salles de bains avec baignoire et robinets d’eau chaude, parkings au pied des tours étaient autant de preuves formelles de l’entrée résolue de la France dans une nouvelle ère : celle où modernité rimait avec progrès social et démocratisation du confort et de la consommation.


elle-cour-la-banlieu_297Des cités mal desservies par les transports en commun, imposant aux banlieusards des trajets interminables et un rythme de vie fait de métro, de boulot et de dodo ? Bien, et alors ? Le bilan n’était-il pas largement positif ? Oubliait-on déjà, les taudis et les bidonvilles remplacés par ce plan volontariste de construction d'habitats collectifs ?


Lorsqu’un jour de septembre 1981, sous Mitterrand, récemment élu, la cité des Minguettes à Vénissieux dans la banlieue de Lyon s’embrasa, on comprit la menace occulte que véhiculait le fameux « métro, boulot, dodo » : dans la société post-Trente glorieuses où le travail s’était raréfié, l’isolement de la population des cités-dortoirs entraînait une ségrégation sociale. L’intégration de toute une population était en jeu.
Le péril était aggravé, de surcroît, par un nouveau phénomène : Le HLM blême que chantait Renaud en 1980 était, quoi qu'on en ait pensé à l'époque, exemplaire par la mixité sociale, salutaire, dont il témoignait. Elle allait bientôt disparaître.


 


2005 : des écoles devenues la cible des incendiaires. Pourquoi ?



the-au-harem-d-archimede_321Jusqu’au début des années 90, malgré les problèmes réels que pouvait causer une cohabitation forcée, diverses communautés culturelles et classes sociales vivaient ensemble. Le départ des classes moyennes (la plupart du temps d'origine française ou européenne) des banlieues les moins cotées, rompit cet équilibre. Le collège construit en bas des tours n’accueillit bientôt plus que des adolescents issus d’un seul et même univers culturel et souvent – tout comme le reste des enfants – venant de familles fragilisées (monoparentales ou touchées par le chômage des parents) qui peinaient à socialiser des jeunes de plus en plus livrés à eux-mêmes.



le_plus_beau_metier_du_monde_355L'école subissait cette nouvelle situation, comme en témoignait le film de Gérard Lauzier. Le monde avait changé et l’école avait les plus grandes difficultés à s’adapter. Dans ces quartiers enclavés, isolés, de plus en plus repliés sur eux-mêmes, elle devenait pour ces adolescents, le seul lien avec une autre réalité totalement différente et antinomique. Le travail, souvent remarquable, des équipes pédagogiques sur le terrain s'avérait incapable d'enrayer la fracture grandissante entre l'école et les jeunes.  Les ZEP  (zones d'éducation prioritaire) qui relevaient de la politique de l'éducation prioritaire, initiée par le gouvernement Mitterrand en 1981, ne parvenaient pas à endiguer la montée des difficultés.


Le cercle vicieux, responsable de la marginalisation, puis de la ghettoïsation grandissante de ces quartiers, s'aggravait avec la crise : Taux de chômage entraînant un accroissement de la délinquance dans les quartiers qui se voyaient bientôt stigmatisés,  d’où une volonté de les fuir de la part des classes moyennes ce qui accentuait la déshérence de ces zones urbaines, amplifiant du coup le phénomène… Le nouveau ministère de la ville, créé fin 1990, allait voir se succéder des ministres, ministres délégués et des secrétaires d’Etat en charge de la ville (17 à aujourd'hui). Les plans succédèrent aux plans, s'empilant les uns sur les autres, engloutissant les milliards, censés au moins, freiner la dérive de ces quartiers affublés désormais d’adjectifs divers parmi lesquels « sensibles » était le plus fréquent.


 


Et survint l’automne 2005. Le constat d’un dramatique échec s’imposa alors comme une évidence : depuis  un quart de siècle et l’irruption du problème des banlieues dans l’actualité sociale et politique du pays, notre modèle social s’était donc avéré incapable d’enrayer le processus de marginalisation des quartiers déshérités.


 


L’autre enseignement que l'on retient de ces événements est le positionnement identitaire, profondément marqué, ancré parmi les jeunes de ces quartiers. Il puise ses racines dans des appartenances croisées, multiples qui se superposent.


Les premières s’articulent naturellement autour du groupe dont sont issus ces jeunes: appartenance à une classe d’âge, à un macro-territoire aujourd’hui en marge et vecteur d’un fort marquage social (la banlieue), puis à un micro-territoire spécifique (leur cité qui peut entrer en guerre contre la cité d’en face),  appartenance encore, à une origine sociale, voire ethnique, particulière ainsi qu’à un code de valeurs et à un code langagier propres.


Les secondes sont des appartenances produites par l’échec d’une politique dont la mission républicaine est précisément celle d’assurer l’intégration de populations défavorisées. Le sentiment identitaire va ainsi se renforcer et s’articuler autour de la  relation d’échec personnel qui s'ajoute à celui d'échec de classe (ou d'origines). Par réaction, il en résulte le rejet d’une société où finalement, les jeunes des cités - de façon encore plus aiguë que les autres jeunes - estiment ne pas avoir leur place. Ce sentiment d'échec crée souvent chez ces jeunes Français, nés en France, un effet de (sur)valorisation, d'idéalisation de leur culture d’origine (puisque la France ne m’accepte pas…) et de légitimation d’actes répréhensibles (puisqu’on ne me laisse pas le choix…)


Car cet échec est souvent vécu comme une injustice. Ces jeunes ont le sentiment que la République ne veut pas d'eux, que la société les rejette et fait preuve, à leur égard, d’une volonté de relégation, de discrimination, voire d'humiliation, à travers ses  diverses institutions publiques et privées (école, organismes d’aide sociale, entreprise, médias, justice, police…).
L'école, institution qui est un des piliers de la République, n'échappe pas à cette perception. Notre système scolaire est à la fois imprégné de valeurs élitistes, et basé sur la méritocratie républicaine. Il trace une voie royale qu'il impose à tous les enfants  placés, soit disant, dès le départ sur un même pied d'égalité puisqu'accueillis au sein d'une même école primaire puis d'un collège unique. Selon sa logique, les plus méritants, les plus doués seront à même de suivre cette seule voie  valorisée  qui aboutit au baccalauréat général où le bac scientifique règne en maître absolu. Les autres filiaires, surtout les professionnalisantes, sont en conséquence, méprisées socialement. Les emprunter, lors de l'orientation en fin de collège, signe l'échec de ceux qui n'ont pas mérité de se maintenir sur la voie générale.
Or, le but ultime vers lequel tend l'ensemble du système, à savoir : un bac général suivi d'études supérieures, s'avère bien plus inaccessible pour les jeunes des quartiers du fait, notamment, de leurs difficultés à acquérir les codes culturels et linguistiques requis, attendus par l'institution. Incapables, pour la plupart, de surmonter cet handicap, ils se voient pénalisés dès l’école primaire par le système qui se révèle impitoyable au collège. Là, il procède à une orientation scolaire qu'il légitime sur la base de résultats (selon le mérite) mais qui est jugée injuste et discriminatoire, à leur encontre, par les victimes de ce grand tri scolaire.
C'est le grand malentendu avec d'un côté, l'école qui voudrait que les jeunes acceptent cette règle du jeu et qu'ils suivent sans rechigner, dès leur plus jeune âge, un cursus qui rarement (ou quasiment jamais) ne les met en valeur. De l'autre la jeunesse de ces quartiers qui estime que l'école n'a de cesse de les dévaloriser tout au long d'une scolarité dont la fin, pour eux, est programmée d'avance, et ne leur laisse que très peu d'espoir. 
La plupart de ces jeunes est ainsi convaincue que la promotion sociale ne viendra pas, ne pourra pas venir de l'institution scolaire. Beaucoup se laisseront happer par la famille de la rue et son économie souterraine, seule capable à leurs yeux de rompre une autre exclusion qu'ils subissent dans notre société actuelle où consommer c'est exister : celle de l'accession à la consommation qu'elle soit de survie ou ostentatoire. (1)



la_haine_180La mort à Clichy-sous-Bois des jeunes adolescents Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans), le 27 octobre 2005, morts électrocutés lors d'une course poursuite avec la police, sera le détonateur d’actions de guérilla urbaine qui s'étendront rapidement à travers l'ensemble du territoire et traduit une véritable rage, une Haine - déjà décrite dix ans auparavant par Mathieu Kassovitz - à l’encontre des forces de l'ordre.
Ce déchaînement de violences dont l’ampleur  était inédite jusque-là  toucha également les établissements scolaires. Des dizaines d'écoles primaires, collèges et autres bâtiments publics furent la cible des jeunes casseurs et incendiaires.


 


La France s’apprêtait alors à tourner la page des douze années de l’ère Chirac. L'onde de choc produite par les émeutes incita les candidats à l’élection présidentielle du printemps 2007, à inclure la banlieue parmi les défis qu'ils entendaient relever.
Cette perspective ne laissait pas indifférents les habitants des quartiers qui s’empressèrent de s’inscrire sur les listes électorales (+ 8,5% pour l’année 2006 en Seine-Saint-Denis) et contribuèrent à faire de l’abstention à l’élection de 2007, l’une des plus faibles jamais enregistrées.


Le nouveau président, Nicolas Sarkozy, quant à lui, avait parlé d'un véritable Plan Marshall pour les banlieues et les 4,5 millions de personnes qui habitent les 751 ZUS (zones urbaines sensibles).


 


 


(1) Nous ne cherchons aucunement à excuser ici, les agissements répréhensibles et totalement inadmissibles de la part de ceux que l'on a appelés les "sauvageons", surtout par rapport à tous ceux qui, à l'image de Alhème, le personnage de Faïza Guène "triment et se battent deux fois plus que les autres pour s'en sortir". Nous essayons de comprendre les mécanismes de la spirale de l'exclusion qui fait que des jeunes des banlieues, y compris ceux des classes moyennes à l'image des personnages d'Olivier Adam, se sentent rejetés.


Dans le prochaine numéro: Partie 2 - 2005 / 2010. Et maintenant ?


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes