Des hommes et des dieux  
 

Nous sommes au début des années 90. L’Algérie est en proie à une insurrection islamiste qui entraîne le pays dans une guerre civile larvée. D’un côté, l’armée régulière d’un pouvoir complètement discrédité, corrompu, incapable de se régénérer après la faillite du système soviétique, et d’offrir de nouvelles perspectives à son peuple. De  l’autre, une opposition entre les mains des islamistes fanatiques qui vont bientôt opter pour la clandestinité et la guérilla dans le maquis. Les deux groupes se livreront une guerre sans merci. Elle aurait fait quelque 200 000 morts. En 1993, le Groupe Islamiste Armé (GIA) qui continue à terroriser la population, à massacrer des villageois, à assassiner des intellectuels algériens, des  imams n’épousant pas leurs thèses radicales, et des étrangers présents sur le sol algérien, exige le départ immédiat de tous les étrangers. En 1995 et 1996, le GIA exportera son terrorisme en France et revendiquera les attentats dans le métro parisien. Aujourd'hui, certains de ces jihadistes du GIA forment Al-Qaïda au Maghreb Islamiste (AQMI). L'organisation a revendiqué en août 2010, l'assassinat de l'otage français, Michel Germaneau et, le 16 septembre, le rapt de cinq Français, un Togolais et un Malgache dans le nord du Niger. En Europe, le dispositif d'alerte a été renforcé pour causes de menaces terroristes...


 


des_hommes_et_des_dieux_400Xavier Beauvois s’intéresse à la petite communauté constituée par les 8 moines français du monastère qui surplombe Thibirine, l’un de ces villages perdus dans la montagne, à 95 Km d’Alger.
Ces chrétiens, arabophiles y vivent, pour certains depuis de longues années. Ils semblent s’être fondus dans leur environnement comme en témoigne la première partie du film, faite de flashes rendant compte d’un quotidien serein, fait de labeur, de piété et de réflexion que les moines vivent en parfaite harmonie avec leurs voisins musulmans, des gens pauvres, humbles et dignes.


Puis Xavier Beauvois rend de plus en plus palpable, oppressante, l’inquiétude puis le désarroi qui vont s’installer à la fois chez les villageois et chez les moines à mesure que la présence des moudjahiddin, combattants islamistes, se fait plus menaçante. Jusqu’au 15 décembre 1993, où, dans un chantier tout proche, onze travailleurs croates sont massacrés.


 


A partir de ce moment, le film de Xavier Beauvois change de registre pour laisser place à une intensité rare. Dans cet environnement devenu soudain hostile, terrifiant, occupé par des forces dont les moines se savent à la merci, que faire ? Accepter une protection comme l'armée le propose ? Partir en abandonnant leurs frères musulmans pour qui, eux-mêmes, constituent, malgré tout, un semblant de protection ? "Vous êtes la branche sur laquelle nous nous tenons, si vous partez nous tombons", leur déclarera une villageoise au cours de ces débats.


Ils décideront de rester et déclineront la protection d’une armée trop marquée politiquement. Avec une grande justesse et beaucoup de finesse, Des hommes et des dieux s’intéresse, dès lors, au changement qui s'opère chez ces moines, à leur quotidien dont la sérénité laisse place à l’angoisse à mesure que la menace se fait plus présente. Ces hommes ne sont pas des héros. Ils refusent de devenir des martyrs d’une quelconque cause, ce sont des individus en prise avec leurs propres doutes, des hommes qui s’interrogent sur le bien-fondé de leurs actes et de leurs décisions. Ils ont embrassé la voie monacale pour être au plus près de Dieu et des gens. Ils ont choisi le monastère de Tibhrine par amour pour l'Algérie, pour partager la pauvreté et servir, de la manière la plus humble qui soit, une population qu’ils aiment et avec qui ils pratiquent d'enrichissants échanges interculturels.
Ils sont conscients des changements qui se produisent dans le pays, des forces qui les entourent prêtes à les broyer. Ils devinent les enjeux qu’ils représentent. Tels des pions sur un gigantesque échiquier où se joue une partie entre deux groupes, prêts à toutes les sauvageries, l’un pour prendre le pouvoir, l’autre pour le garder.


Ces hommes, parfois terrorisés face au destin qui semble se préciser, trouvent dans la fraternité qui les unit la force et parfois la distance nécessaire : "Il est fou de rester ! Comme il est fou de se faire moine !", s’écrie le père Christian. La très belle scène (cène ?) où les 9 amis communient autour d’un bon vin tout en écoutant Le lac des cygnes de Tchaikovsky, restera, sans doute, comme l’une des plus belles scènes du cinéma contemporain.


Xavier Beauvois est un cinéaste rigoureux, exigeant. La condition humaine est la matière dont il tire ses oeuvres. Souvenons-nous des remarquables N'oublie pas que tu vas mourir, en 1996, l'un des tout premiers films à parler de la séropositivité ou, plus récemment, Le Petit lieutenant, en 2004, tourné à hauteur d'homme, où il nous proposait une plongée sans fioritures dans le quotidien d'un commissariat de police.


En positionnant son film au-delà des questions de religion, Xavier Beauvois nous livre, une fois de plus un film puissant, vecteur d'une très belle leçon d’humanité : Face à des forces d’oppression, puissantes, obscurantistes « On a toujours le choix »* d’agir en tant qu’hommes libres.


Des hommes et des dieux s’inspire librement de la vie des moines de Tibhirine jusqu’à leur enlèvement en mars 1996. Il est magistralement interprété par tous les acteurs avec une mention spéciale pour Michael Lonsdale et Lambert Wilson (qui fut déjà un très convaincant Abbé Pierre dans le film de Denis Amar L’Hiver 54).


 


* Réponse faite par le père Christian au chef des moudjahiddin venu exiger de lui des médicaments


 


© Alexandre Garcia -  Centre International d’Antibes