L’affaire Farewell  
 

af_400  L’affaire Farewell ou comment un individu, par son action, peut contribuer à changer la face du monde. Nous sommes au printemps 1981, Mitterrand vient d’être élu. Reagan s’étrangle en apprenant que le nouveau président français compte nommer dans son gouvernement, des ministres communistes. Autant dire que nous sommes en pleine guerre froide. Les deux blocs idéologiques semblent plus inébranlables et antagonistes que jamais.


A Moscou, un ingénieur français de la société Thomson, est alors approché par un colonel du KGB, Sergueï Grigoriev, qui, une quinzaine d’années auparavant, avait été en poste à l’ambassade de l’URSS à Paris. Cet officier cherche à porter un coup décisif à un régime soviétique dans l’impasse, afin dit-il, que celui-ci se trouve dans l’obligation d’évoluer et de se régénérer. Les renseignements qu’il promet de faire passer à l’Ouest ne seront pas monnayés et il ne souhaite pas être exfiltré en échange de ses révélations ultras confidentielles.


 


Ce que ce colonel entend dévoiler à la DST, les services de renseignements français, est tout simplement hallucinant. L’ensemble des documents de Grigoriev entraînera notamment la disparition du réseau d’espionnage industriel à très grande échelle mis en place par l’Union Soviétique. L’enjeu est colossal : le pillage scientifique mené par les soviétiques représentait alors 40% du budget global de la course aux armements. L'URSS y consacrait un budget supérieur aux investissements réalisés dans sa propre recherche. Cette stratégie d’espionnage industriel lui permettait de rester dans la course, de suivre vaille que vaille les progrès de plus en plus décisifs accomplis à l’Ouest. Que ces sources d’informations extérieures monnayées à prix d’or se tarissent et Moscou n’aurait plus les moyens de faire face à la technologie de plus en plus sophistiquée du bloc occidental.


Grigoriev est, non seulement, en mesure de dévoiler à la DST, la liste des noms constituant l’ensemble du réseau soviétique, mais également les informations ultra secrètes que Moscou possède sur le système de défense de l’Otan et des Américains qui vont jusqu’aux codes d’accès à la Maison Blanche. Reagan en sera estomaqué lorsqu'il l'apprendra. Mitterrand (formidablement joué par Philippe Magnan) est rapidement saisi de l’affaire. Il va alerter Reagan. Les Américains, d’abord dubitatifs se rendront à l’évidence et accorderont très vite toute leur attention à ce qui s'avèrera être «l'une des plus grandes affaires d’espionnage du XXème siècle» comme la qualifiera alors Ronald Reagan.


Christian Carion s’inspire amplement de cette histoire véridique qui contribua à affaiblir de manière  décisive un régime déjà à l’agonie, pour faire une œuvre qui reste de fiction. Les acteurs réalisent une très belle performance, les deux protagonistes sont époustouflants : l’ingénieur français, Pierre Froment,  devenu agent secret malgré lui, est interprété par Guillaume Canet. Froment se trouve pris au piège d’une histoire stupéfiante qui le met en danger, lui et sa famille. Emir Kusturica est ce colonel à la personnalité complexe : à la fois taciturne et gai, à la fois visionnaire et patriote, épris de la France et qui demande en échange, en tout et pour tout, des documents qu’il fait passer à Paris, quelques bouteilles de champagne, des recueils de poètes français et des disques de Léo Ferré.


Thriller d’espionnage à la française, privilégiant la création d’atmosphère à la montée d’adrénaline, ici point de courses poursuites haletantes mais un suspense permanent, une situation d’alerte perpétuelle en milieu hostile lors des rendez-vous, ou de conversations sensibles dans les rues de Moscou. Musique à tout va pour occulter des conversations que l’on sait écoutées. Femme de ménage dont on tolère les fouilles systématiques de l’appartement… Christian Carion rend parfaitement compte d’une époque et d’un univers fidèlement reconstitué.


Il nous livre également une belle leçon d’histoire, rappelant les enjeux d’une déjà lointaine guerre froide, et insistant sur le face à face, parfois cocasse, entre Mitterrand et Reagan puis le mariage de raison de leurs administrations respectives, s’obligeant à travailler main dans la main dans cette affaire exceptionnelle.


 



© Alexandre Garcia  -  Centre International d’Antibes