La bande dessinée franco-belge  
 

Bande dessinée franco-belge : tout le monde a entendu ou lu cette formule au moins une fois. Pour le lecteur français standard, elle recoupe tous les indétrônables classiques que sont Tintin, Astérix, Les Schtroumpfs, Alix ou Gaston Lagaffe, pour ne citer qu'eux. Qui ne les a pas lus, ou les connaît au moins de nom ? Cependant, et toute déférence gardée envers ces piliers de la B.D., la sphère du 9ème art recèle bien des perles connues des curieux, et qu'il serait dommage de laisser dormir sur les rayonnages des librairies. Le foisonnement que connaît ce medium depuis plus de dix ans permet au lectorat un choix des plus variés, mais qui pourrait donner le tournis. Au sein de cette profusion, comment choisir ? Et quel bénéfice un professeur de FLE peut-il en retirer ? Bienvenue dans un bref passage en revue -qui tient du survol plutôt que du catalogue raisonné- de quelques titres de la B.D. contemporaine.


Un peu d'histoire...


Nous ne nous attarderons pas sur les titres déjà évoqués, et que presque tout le monde connaît : nous allons nous projeter à la toute fin des années 90 et à l'orée des années 2000. A cette époque, le monde de la bédé a vu fleurir des productions dites « indépendantes », dont le style sortait des sentiers battus. On  pourrait presque, et sans exagérer, rapprocher quelques titres de ce type de production des films dits « d'auteur », dans la mesure où les uns et les autres ne correspondent en principe à aucun genre déterminé. C'est l'époque de Trondheim (auteur des Aventures de Lapinot) , Sfar (dont Le Chat du rabbin a connu un franc succès jusque sur le grand écran) Blain (Isaac le pirate) et, bien sûr, Manu Larcenet (qui sort cette année le dernier opus, magistral, de son très sombre Blast). Ces oeuvres ont démontré une capacité de la B.D. française à innover et à fonder, sans le savoir, un nouvel âge d'or plutôt que se plaindre d'un déclin face à la concurrence du manga, par exemple.  A cela s'ajoute les talents multiples de certains artistes : Sfar, par exemple, réalise également des films. Son très beau Gainsbourg, une vie héroïque (sur les écrans en 2010),  à l'imaginaire si fantaisiste, est à découvrir (que l'on apprécie ou pas le chanteur). Aucune complaisance, donc, dans le « c'était mieux avant », mais bien au contraire un sursaut de vitalité bienvenu. La 9ème art ne s'est pas refermé dans un cloisonnement en genres (ce que fait le manga, par exemple) -qui continuent bien sûr d'exister- mais s'est dirigé vers une diversification inattendue et dont l'apport se mesure encore aujourd'hui.


Sur le podium...


Depuis, entre les variantes, pas toujours originales il est vrai, des séries d'heroic-fantasy avec épées, magies et donjons (Les forêts d'opale, d'Arleston et Pellet) aux incursions de l'humour jusqu'au-boutiste de Gad (avec son odieux personnage, Ultimex) en passant par les déclinaisons de Mondes d'Aldébaran (de l'excellent narrateur Leo), sans oublier le flamboyant western Bouncer, signé Boucq et Jodorowsky,  la bande dessinée fait preuve d'un surcroît de santé et d'une originalité indéniable.  On serait tenté de dire : variété de biens ne nuit pas.  En bref, la fin des années 90 et le début des années 2000 a tout simplement vu naître de nouveaux classiques qui sont venus se nicher à côté des anciens, élargissant les dimensions du podium sans rien amoindrir du prestige de leurs aînés.


Pour susciter l'envie de découverte et -pourquoi pas? - le désir de didactiser un extrait, nous nous proposons de présenter quelques valeurs sûres qui ont marqué le monde de la bédé et continuent de le faire, et qui ont pour elles d'être l'oeuvre « d'un seul homme », l'auteur ayant assumé à la fois le scénario et le dessin.


Toutes les oeuvres qui vont suivre sont parues chez Dargaud, en 5 tomes, et existent également « en intégrale », soit un seul volume. Mis à part Le chat du rabbin, pour lequel une tome 6  semble prévu, les deux autres sont des cycles clos.


Au menu...



 


1-Manu Larcenet, Le combat ordinaire


1211_1334_01Ce que la culture française sait faire de mieux et de pire : les galères quotidiennes d'un photographe victime de troubles anxieux, et qui partira s'installer à la campagne, ses difficultés à percer, sa relation avec son père, ouvrier. Sans le talent de Larcenet, on aurait une énième caricature de film intimiste français sur fond de déprime sociale, mais, bien au-delà de ce premier aspect, l'artiste sait insuffler à son oeuvre une force et même un humour qui lui donne toute sa fraîcheur.  Il peut sembler facile, à propos de cette bédé, de parler de « belle aventure humaine », mais, pour une fois, l'expression n'est pas galvaudée. D'autant moins que l'auteur lui-même a traversé bon nombre de troubles et d'embûches que connaît son héros, tout en préservant un recul et une capacité à nourrir sa créativité des revers de l'existence.


Le héros, Marco, attachant et naïf, agaçant parfois, névrosé toujours, tente de faire sa place dans le monde de la photographie. Le lecteur suit ses pérégrinations d'un regard amusé ou ému, le voyant traverser ces séismes que sont les crises d'angoisse, son incompréhension des autres, son exigence de sens au-delà de la recherche du succès.


Chaque situation du quotidien se prête à une mise en scène propice à suggérer des idées de sketchs à un enseignant.


 


 


2-Sfar, Le chat du rabbin



chatdurabbinint01_82594_538Mais peut-être voulez-vous sortir de la grisaille du quotidien, à la recherche d'une bouffée d'air pur ? Alors voici une belle création française : imagination fantaisiste, humour et légèreté.


Le protagoniste est le chat d'un rabbin algérois, doté d'intelligence humaine et du don de chatrabbin_929parole. Craignant une mauvaise influence que cet animal à l'intelligence aiguisé pourrait exercer sur sa fille, le rabbin décide de l'instruire des ressorts de la culture juive. Il exige, en outre, que le chat ne dévoile pas à sa fille son don de parole, sous peine de le priver de sa présence. Le chat ne se privera pas, tout en s'instruisant, de mettre malicieusement son bon rabbin de maître face aux contradictions de la tradition que ce dernier entend lui transmettre...


Ici, aucun esprit de pesanteur, aucune charge ni aucun plaidoyer contre qui ou quoi que ce soit, uniquement la vie « à la méditerranéenne », transfigurée par la touche de Sfar. La saveur de l'enfance, le parfum du conte, l'humour sarcastique du chat, éperdument amoureux de sa jeune maîtresse, Zlabyia, la fille du rabbin, une touche de cruauté comme dans tous les contes et comme dans la vie. Le tout est agrémenté de réflexions philosophiques ou spirituelles sur le sens de l'existence, la vie des hommes vus par un chat savant, un peu Socrate, un peu Diogène.  Le lecteur appréciera le moment où le rabbin rencontre son ami imam, alors que le chat du rabbin et l'âne de l'imam se disputent autour de l'étymologie -arabe ou juive- du mot « sfar » (soufre ? shaudron?) tandis que les hommes, eux, chantent de concert.  Voilà le mélange unique auquel nous convie Sfar, auteur prolifique et imaginatif. Sfar ne donne aucune leçon : il raconte.


On n'en finirait plus de suggérer des pistes d'exploitation au professeur : la moindre couverture de chaque album pourrait se prêter à une exploitation -pour ne rien dire de la planche reproduite ci-dessous.


 


3- Léo, Aldébaran,


C'est à Luiz Eduardo de Oliveira , Leo de son « nom de plume », brésilien de langue française, que nous devons cette superbe saga aldebaran_05-30_1600qu'il dessine et scénarise. A priori, rien de révolutionnaire dans le trait, proche de la « ligne claire » héritée de Hergé.  En revanche, le dépaysement est malgré tout  garanti : le lecteur découvrira une faune et une flore bariolées, d'une inventivité rare, aussi variée qu' « exotique ».  L'histoire se déroule sur une lointaine planète habitable du système d'Aldébaran, que les Terriens ont colonisée puis abandonnée.


D'étranges événements commencent à s'y produire : des animaux venus des profondeurs viennent s'échouer sur la grève, le village des héros est dévasté par un étrange mucus. Deux jeunes gens, Marc et Kim, perdent leurs parents suite à la destruction de leur village, et se voient précipités sur les routes. Ils croiseront la route d'Alexa, une rebelle en lutte contre le gouvernement, se retrouveront emportés dans une aventure dont la dimension, dans un premier temps, les dépasse. Ils seront entraînés dans une quête à la recherche de la fabuleuse mantrisse , animal marin d'origine inconnue, et auquel le groupe de rebelles dont fait partie Alexa, attribue un rôle quasiment prophétique. Récit d'aventure aussi bien que d'initiation, puisque le lecteur suit les personnages principaux de la fin de l'adolescence à l'entrée dans l'âge adulte, Aldébaran propose un voyage unique, bien loin de ce que l'on imagine habituellement en matière de « vie extra-terrestre » ou autres aventures spatiales, et des personnages forts.


Le dessin de Léo présente de nombreuses planches où les expressions des personnages, un peu figées mais théâtrales, constitueront une matière première de choix pour des activités pédagogiques où il s'agira de décrire des émotions, d'imaginer les propos des personnages, etc...


On  pourrait encore évoquer bien des titres : les indispensables Idées noires de Franquin, ou les amertumes du père de Gaston Lagaffe, la série L'homme de l'année (voir notre Coup de Coeur du mois de février 2015), le cycle de Cyann, d'autres encore...


 


Vous avez la parole..


Rendons à César ce qui est à César : quel professeur de langue n'a jamais eu recours à un extrait d'une bédé de Quino ? L'efficacité graphique, l'humour, le trait qui fait mouche, comment ne pas sauter sur l'occasion d'exploiter ce support dans la perspective d'une production orale ? Eh bien, la bédé française n'est pas en reste. La présence d'un extrait de l'Agrippine de Claire Brétecher dans le Nouvel Edito B2 ne dément pas notre affirmation.


Quelques exemples en guise de mises en bouche : un homme perdu dans la nuit, et qui se retrouvera face à une meute de loups, afin de mettre en pratique le futur proche ? Piochez dans Les idées noires de Franquin. Provoquer un débat pour ou contre la chasse ? Serre et son La chasse et la pêche devrait vous convenir. Sensibiliser aux problèmes sociaux, parler de pauvreté et d'inégalités sociales, thèmes universels s'il en est ? Une incursion dans Le combat ordinaire de Manu Larcenet fournira de la matière première en abondance. On le voit : au travers de ces quelques suggestions, le menu est copieux, varié, et s'agrandit sans cesse.


 


L'interculturel


On ne le dira jamais assez : apprendre une langue étrangère ne se limite pas à assimiler du lexique et des structures que l'on saura réemployer « en contexte », et n'a pas pour seule finalité -même si cette dernière est de première importance- de communiquer avec des natifs. En effet, étudier une langue, c'est aussi se confronter à une culture autre. Et nulle part ailleurs que dans les arts graphiques,  on ne prend la mesure de cette spécificité, de ce décalage entre connu et inconnu, proche et lointain. Nous ouvrons un manga et nous changeons de monde, de codes, et même de sens de lecture, un comics et nous voilà dans l'Amérique telle qu'elle se fantasme. Le vague jeu d'influences réciproques (du manga sur la bédé franco-belge, surtout) n'efface en rien la particularité de notre 9ème art.  De même que, lorsqu'on a recours à un jeu en classe de langue, l'objectif pédagogique n'occulte jamais complètement le plaisir ludique en soi. De même, continuer d'enrichir sans cesse notre connaissance -et celle de nos étudiants- de ce qu'on appelait autrefois les « petits illustrés » peut également être considéré comme une fin en soi.


 


 


© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes


 


1 - Cette année, le festival d'Angoulême aura lieu du 29 janvier au 1er février.


Il a été créé en 1973 et attribue des récompenses aux oeuvres jugées les plus marquantes pourvu qu'elles aient été publiées en français, y compris lorsqu'il s'agit d'une traduction. Aussi, des prix sont-ils attribués à des artistes étrangers, par exemple le célèbre Mauss, d'Art Spiegelman, en 1993.
Cette année, le magazine humoristique Fluide Glacial crée un Prix destiné à récompenser le courage artistique.  Il sera en 2016 attribué à une femme.


2 - Le Nouvel Edito est une collection d'ouvrages, parue aux éditions DIDIER, qui propose pour chaque niveau du CECR, des activités variées portant sur toutes les activités langagières, tout en ne négligeant pas l'interculturel.