Les Grands peintres, Bruegel : Les mendiants  
 

cdc-liv01_1558_01Qui n'a jamais rêvé face à une toile de Bruegel ? Qui ne s'est jamais imaginé parmi ces images si proches dans l'esprit et dans la forme de la bande dessinée ? Tantôt réaliste (nombreuses scènes de la vie quotidienne : chasse, festin, récolte du bois...) tantôt fantastique (comme ce foisonnement de créatures burlesques dans La chute des anges rebelles), la peinture flamande nous présente un monde vivant et en même temps presque magique, habité.


Bruegel, s'il n'est pas paré d'une aura aussi mystérieuse voire inquiétante que Jérôme Bosch, est un des plus éminents représentants de l'art de son temps. Et c'est dans son époque troublée, celle qui suit la mort de l'artiste, une époque traversées de conflits politiques et religieux que François Corteggiani et Mankho nous convient.


Le XVIème sièce... Ce siècle où l'on voudrait voir les prémices des Lumières, ce siècle qu'on range sous l'étiquette de "Renaissance" cataloguant ainsi un peu vite le millénaire d'histoire qui l'a précédé dans les "siècles obscurs" (1), reste en fait le siècle le plus intolérant et le plus violent qui soit. Avec en toile de fond les guerres de religion les plus meurtrières de l'Europe, il traîne dans son sillage une somme d'exactions et de bûchers en flamme tels que le Moyen Âge en entier n'en a jamais vu (2). Mais le XVIème siècle, c'est aussi la naissance des sciences expérimentales ainsi que d'une "nouvelle" forme d'art, axée sur le retour à l'antique, et qui choisit de priviliégier la perspective mathématique et une forme de "réalisme" peu appréciés du Moyen Âge (3).


Nous sommes plus précisement en 1568. En ces temps troublés dans les provinces du nord, Philippe II, roi d'Espagne, règne en tyran sur les Pays-Bas. Sous la bannière de Guillaume d'Orange, ceux qui se nomment eux-mêmes les « gueux »  (4) combattent pour la liberté de la Flandre. Les Espagnols imposent leur domination étrangère et catholique en plein pays en partie acquis aux idées de la Réforme.


Dans cette bande dessinée, Breugel lui-même n'est bien sûr jamais physiquement présent. Pourtant, s'il n'est visible nulle part, il est en fait partout présent. Présent par la patte graphique du dessinateur, dont le trait comporte ce qu'il faut de minutie et de réalisme expressif pour servir de support à l'histoire. Présent aussi parce que sont convoquées les créatures infernales imaginées par Bruegel dans certaines de ses toiles. Le dessin nous ramène en effet aux scènes de chasse, aux paysages enneigés, mais aussi, nous l'avons dit, aux créatures démoniaques - dont Jérôme Bosch n'a jamais eu l'exlusivité (5)- qui sont le propre de la peinture flamande. Flamboyants, pittoresques...tout a été dit sur ces artistes "du Nord".


Plutôt qu'à un simple exposé illustré (6), on nous invite ici à suivre un thriller : envahis par les Espagnols, qui prétendent détenir des cdc-liv1_850droits sur les Flandres, les indigènes ne s'en laissent pas compter. Conflits, trahisons multiples et rebondissemets, tours de magie où la sorcellerie se mêle des affaires mortelles : on croirait voir un épisode de série américaine, bien mené et prenant comme on sait le faire outre-Atlantique. Une narration qui tient la route et un dessin qui la soutient au mieux, sans l'éclipser ni s'effacer au point de servir de prétexte, un dossier illustré sur Bruegel et son temps, en somme une B.D. qui tient ses promesses. Les Français sont décidément doués pour raconter des histoires.


Mais on ne peut pas évoquer cette B.D. et passer sous silence le dossier consacré à Bruegel qui l'accompagne. En fin de compte, le peintre flamand est un peu la star invisible de cet album. Ce que  le récit restitue de la peinture de l'artiste nous en fait, mieux que jamais, sentir l'atmosphère. Jeune, Bruegel avait entrepris, comme bien d'autres de ses confrères à l'époque, le fameux voyage en Italie, qui devait devenir plus tard une sorte de passage obligé pour de nombreux peintres et sculpteurs. Force est cependant de reconnaître que des antiquités romaines, que Bruegel n'aura pas manqué d'observer, n'ont guère influencé son style. C'est que, jusqu'à preuve du contraire, les Flandres ne sont pas l'Italie. Ajoutons qu'il existe une légende tenace, peut-être en partie fondée, selon laquelle la peinture à l'huile aurait été ramenée des Flandres en Italie, par Antonello de Messine. Il est diffice d'accréditer la chose sans nuances, même si une influence n'est pas à exclure. Une chose reste certaine : la Renaissance du Nord n'a rien à envier à celle du Sud, car elle aussi rayonne. L'une et l'autre ne jouent tout simplement pas sur la même tonalité -autant vouloir comparer Michel-Ange à Caravage : ça n'aurait pas de sens.


Au final, le lecteur tient entre ses mains un album qui se laisse lire avec plaisir, et un dossier suffisamment consistant pour nourrir sans lasser pour autant. Une lecture à savourer au coin du feu.


Les auteurs : François Corteggiano est né à Nice en 1953. Il a travaillé pour le journal allemand Zack et le Giornalino de Milan. Il est connu pour sa longue collaboration au journal français Pif Gadget. Mankho est le pseudonyme de Dominique Cèbe, né en France en 1967. Il n'en est pas à sa première collaboration avec Corteggiano. Tous deux vivent dans le sud de la France.


 


© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes




(1) Lire à ce sujet Le Moyen Âge, une imposture, par Jacques Heers.



(2)  La répression des cathares a été une réalité, les bûchers aussi. Mais on sera plus généreux en la matière au XVIème siècle.



(3)  Le Moyen Âge pense de façon symbolique et non pas réaliste.



(4)  Terme injurieux mais revendiqué par les insurgés.



(5)  Voir à ce sujet le fameux retable d'Issenheim, de Grünewald, et les démons qui tourmentent Saint-Antoine.



(6)  Comme Jacques Martin l'a si bien fait dans Les voyages d'Orion, en ressuscitant le temple d'Artémis et le Parthénon comme on ne le verra jamais plus....