Fanatisme et ignominie, le djihadisme frappe Paris  
 

L'année 2015 aura été une année effroyable. 17 victimes du terrorisme jihadiste en janvier, 130 personnes de 17 nationalités différentes assassinées en novembre. Contrairement à février 2015 nous avons décidé de ne pas rédiger d'éditorial mais de relayer ici quatre beaux documents qui nous ont émus. Après le témoignage signé Blackpoodles, d'un lecteur du New York Times apparu quelques heures après les attentats du vendredi 13 novembre sur le site du quotidien américain, nous présentons le  message aux terroristes  publié sur sa page Facebook le 16 novembre par le journaliste de France Bleu et de France Info, Antoine Leiris dont la femme Hélène a été assassinée au Bataclan, le laissant seul avec leur fils de 17 mois:


"Vendredi soir, vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son coeur.



Alors non, je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.



Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.



Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus."


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Nous souhaitons relayer également l'initiative du quotidien Le Monde. Le prestigieux journal du soir a mobilisé son équipe pour rendre hommage à chacune des victimes de ce jour noir. Le portrait de chacune de ces personnes abattues par les terroristes a été  ainsi rédigé. Le tout constitue un mémorial plein d'humanité. Il rend compte à la fois de la jeunesse d'un public festif profitant de la vie parisienne par une belle soirée d'automne, et de la diversité des parcours de vies interrompues par la haine des terroristes djihadistes.


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Voici le texte présentant le mémorial du journal Le Monde, écrit par les journalistes  Aline Leclerc et Sylvie Kauffman:


"Ils aimaient le rock, ils aimaient le théâtre, ils aimaient étudier et voyager. Ils aimaient, à la fin d'une semaine de travail, se retrouver entre copains à la terrasse des bistrots de quartier. Ils aimaient Paris; ils aimaient vivre. Vendredi 13 novembre 2015, par une soirée étonnamment douce pour la saison, leurs 130 vies ont été fauchées.
Brutalement arrachées à ceux qui les côtoyaient chaque jour, ces 130 personnes font aujourd’hui partie de notre univers, à tous. Elles ne nous quittent plus. Nous refusant à les réduire à un chiffre, 130, et à un statut, celui de « victimes », nous avons voulu leur donner un visage, raconter qui elles étaient, leur rendre leur vie, à travers ceux qui les connaissaient et les aimaient. Les installer, aussi, dans notre souvenir, tous, sans exception.
Les journalistes du Monde se sont donc rassemblés pour écrire ce mémorial du 13 novembre. Systématiquement, nous avons pris contact avec leurs proches, membres de leur famille lorsque cela a été possible, amis ou collègues, pour qu’ils nous aident à dresser ces portraits. Pour chacun, nous leur avons aussi demandé de nous prêter une photo, l’image du visage qu’ils voulaient que l’on conserve dans ce souvenir collectif.


Le symbole du Paris des Lumières au XXIe siècle


En enquêtant sur ces jeunes vies volées, nous avons compris deux choses. D’abord, pourquoi les terroristes avaient choisi de frapper là, à ces endroits précis de Paris. Le Bataclan, bien sûr, temple mythique de la musique et du rock. Mais surtout ces restaurants et ces cafés des 10e et 11e arrondissements, des lieux d’habitués. Des cafés un peu en retrait des grandes avenues, où l’on connaissait le patron et les serveurs, où l’on avait une chance de retrouver des visages familiers. Des endroits où l’on se mélangeait, juifs, chrétiens ou musulmans, hommes ou femmes. Des endroits où l’on savait vivre ensemble. La Belle Equipe, où 19 personnes ont été tuées, c’était exactement cela : le soir du 13 novembre, deux groupes d’amis y fêtaient deux anniversaires ; deux groupes d’amis mélangés, à l’image de Paris. Le Stade de France, où un désastre plus grand encore semble avoir été évité, c’était aussi cela.



La deuxième chose que nous révèlent ces portraits, c’est à quel point les terroristes visaient, à travers leurs cibles ce soir-là, la jeunesse, l’intelligence, la culture, l’éducation et la tolérance. L’histoire de ces 130 vies se lit comme celle de la fine fleur d’une société confiante dans la réussite que peuvent lui donner le savoir, la science et l’ouverture d’esprit. Français ou étrangers venus en France précisément pour cela, ils étaient, ce 13 novembre, le symbole du Paris des Lumières, au XXIe siècle. Ce mémorial ne répond qu’à un seul vœu : qu’ils le demeurent."


Le mémorial du journal Le Monde est en cours de création, chaque jour le portrait de l'une des 130 victimes est publié sous forme d'un texte court et beau. Pour accéder à la présentation d'une des victimes cliquez sur sa photo présente sur le mur du mémorial.


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Le dernier document est une prise de parole spontannée d'une vieille dame indignée venue le lundi 16 novembre allumer une bougie au pied du Bataclan. Elle est interviewée à  même le trottoir par la chaine d'information BFM Tv et délivre alors une déclaration percutante d'à peine une trentaine de secondes. Sans concession envers les terroristes qu'elle nomme barbares, elle se montre catégorique, refusant les amalgames qui pourraient mettre en cause l'ensemble de la communauté musulmane.


Les paroles fortes, pleines de lucidité et d'intelligence, de cette dame font mouche. Touchés par son ouverture d'esprit et sa révolte, des téléspectateurs se lancent à sa recherche via les réseaux sociaux. En quelques heures, celle qu'on appelle bientôt Mamie Danielle en devient une star.


L'un de ses admirateurs, Karim Boucherka, veut lui offrir des fleurs pour la remercier "Danielle nous propose plus de fraternité face à la barbarie. Proposons-lui plus de fleurs pour son humanisme". Il lance un appel pour retrouver celle dont on ne possède que le prénom avec un hashtag #DesFleursPourDanielle. La collecte commence. Elle atteindra plus de 16000 €. Les dons proviennent de toute la France mais également des quatre coins de la planète:  du Brésil, de l'Irlande, de l'Allemagne, de l'Australie, de la Jordanie...

Danielle Mérian, s'avère être une ancienne avocate de 77 ans. Elle habite à quelques pas du Bataclan. Catholique pratiquante, elle milite depuis toujours en faveur de multiples causes au premier rang desquelles figurent les droits des femmes. Surprise par la cagnotte qu'on lui remet, elle la versera aussitôt à des associations caritatives et humanitaires.


Danielle Mérian, qui est juste fière d'avoir contribué à relancer la lecture de Paris est une fête d'Ernest Hemingway, symbolise cette France généreuse, lucide et vigilante, constituée de bénévoles s'investissant sur le terrain dans des associations humanitaires, solidaires, et qui traduisent en actes les valeurs de justice, d'égalité, de liberté et de fraternité qui font la France.


Voir sa courte intervention du 16 novembre au micro de BFM Tv


 


 


 


Alexandre Garcia - Centre International d'Antibes


 


La suite de notre édito du mois d'octobre 2015: 1985 - 2015, 30 années en France aurait dû être publiée dans ce numéro de décembre. Elle le sera dans le numéro de janvier 2016.