Bande dessinée : Yoko Tsuno, tome 27, Le secret de Khâny,  
 

Un retour attendu...


S'il est un dieu de la bande dessinée, il doit avoir entendu les prières de ses adeptes, pour veiller ainsi à la santé et à la créativité de Roger Leloup, le papa de Yoko Tsuno, qui affiche ses 81 ans et continue de produire environ tous les 3 ou 4 ans. Quand on sait que, depuis ses débuts, c'est lui et lui seul qui scénarise et dessine l'album, on ne peut que saluer la performance… ou remercier le ciel.


yoko-tsuno-tome-27---le-secret-de-khany-613938_1200Ne boudons pas notre plaisir : c'est toujours un ravissement - pour ceux du moins qui ont plongé dans les aventures de Yoko dans leur enfance - de retrouver une figure de proue de la BD franco-belge. On souhaite à ceux qui ne connaîtraient pas cette série phare de la découvrir : ils comprendront peut-être pourquoi le succès de Yoko ne s'est jamais démenti.


C'est avec un scénario assez classique que Yoko fait son retour : elle devra assister son amie vinéenne Khâny afin de déjouer un plan - forcément diabolique - de contamination de la Terre par un virus mortel. Comme de coutume, Yoko et ses amis vont se dresser contre un tyran. La Vinéenne, amie de longue date de l'héroïne, la mène sur les traces d'un complot visant à diffuser une épidémie sur Terre afin d'en éliminer les humains. Elle devra aussi retrouver une toute jeune Vinéenne qui a échappé au contrôle de ses pairs, et qui est liée à l'intrigue. Cache-t-elle un autre secret ?


Mais au fait, qui sont les Vinéens ? Une race extra-terrestre à la peau bleue venue de la planète Vinéa. Pourquoi bleue ? Pour se singulariser des Martiens verts ? Non, simple effet de l'imaginaire : quand il était enfant, Roger Leloup  voyait, dans le salon de son père, une affiche publicitaire pour la crème Nivéa. Dyslexique, Leloup l'avait transformée en « Vinéa ». De plus, avec le temps, l'affiche s'était décolorée et la fille de l'affiche s'est retrouvée avec la peau bleue. Nous sommes décidément bien inégaux face à l'imaginaire !


Les ingrédients du succès


On retrouve tout ce qui fait le succès de la saga : au premier rang, le dessin, toujours irréprochable, des décors et des machines volantes - réelles comme imaginaires - dont Roger Leloup s'est fait une spécialité depuis les débuts de sa carrière. Un caractère un peu contemplatif et sensible au trait pourra passer des heures à relire, à détailler des cases : ici un cottage, là une maison, ailleurs le réacteur d'un vaisseau spatial.


Le langage, ensuite, toujours aussi soutenu et parfois à la limite du vraisemblable : « j'avais omis d'ôter la sûreté » dit Emilia, une adolescente, à Yoko à propos d'une arme dont elle a voulu faire usage. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est - et a toujours été - à des lieues du « relâchement » dont on accusait la bande dessinée (toutes les bandes dessinées) à ses débuts.


Enfin, la galerie des personnages, presque tous féminins, inséparables amis de Yoko et qui forment sa « bande ». L'aventurière est la reine de l'adoption et du dépassement des frontières : elle recueille jusqu'à des extra-terrestres et forme autour d'elle une famille d'adoption aussi idéale qu'improbable. Là réside la grande originalité de Roger Leloup : il reste un des seuls bédéistes de la vieille génération (celle de Hergé) à avoir choisi une héroïne comme personnage principal, et qui ne soit ni une caricature de pin-up ni une virago. « Les femmes, ça n'a jamais marché dans la BD » disait Hergé à Roger Leloup. Nul n'est décidément prophète en son pays.


Dans Yoko Tsuno, une menace plane toujours, qu'elle vienne du ciel ou des profondeurs de la terre (voir le tome 3, La forge de leloup_899Vulcain). Et l'auteur n'est jamais à cours d'inspiration afin de trouver de nouvelles idées, de nouveaux moyens que des âmes mal intentionnées mettent au service du crime : tantôt un orgue peut devenir instrument de torture (tome 2, L'orgue du diable), tantôt on cherche à capter l'énergie de la foudre afin d'en faire une arme (tome 14, Le feu de Wotan) de riposte contre un énigmatique « rayon de la mort ». Les adeptes de la sciences-fiction s'y retrouveront.


Un aéronef vinéen. Le dessin est toujours aussi précis


On ne sait trop que penser face à une histoire qui aurait peut-être mérité deux tomes - mais Roger Leloup ne l'a jamais tenté - pour la savourer davantage. Tout va très vite, peut-être trop, même si l'auteur sait, comme de coutume, tenir la trame de son histoire sur 48 planches.


Inlassablement,Yoko parcourt le monde et l'espace en quête d'amitié et d'âmes à secourir. Prompte à l'action comme au pardon, elle éprouve toujours de la compassion pour ses adversaires. Morale angélique ? Comme on voudra. On aimera ou pas l'humanisme de Roger Leloup mais il a, pour lui, d'être toujours un peu hors du monde, et c'est tant mieux : à chaque nouvel album, à chaque relecture, Yoko nous convie à ce qu'on appelle l'imaginaire.


 


© Olivier Dalmasso - Centre International d’Antibes