Et si on aimait la France  
 

9782246852193_630Bernard Maris, brillant économiste, a été assassiné le 7 janvier 2015 par des terroristes lors de l’attaque de Charlie Hebdo.  Cinq jours plus tôt, il avait remis à son éditeur Grasset, le manuscrit de Et si on aimait la France1. Il s’y définit comme [un petit occitan par mon père et Alsacien par ma mère, elle-même née à Marseille, ma ville chérie. Qui n’aime pas Marseille n’aime pas la France.] P16


Six mois après Charlie, il est bon de se souvenir de Bernard Maris, un amoureux de Marseille et surtout de la France. Il n’acceptait pas de voir les ronchons, les grognons, les grincheux de tous poils déverser un flot inépuisable de considérations pessimistes sur elle. Elles lui étaient insupportables mais en même temps le titillaient : [Le french bashing me ravit, m’exalte, je relève la tête et je souris ; et mes traits se durcissent, comme ces prisonniers giflés avant l’exécution.] P26


On regrette Bernard Maris, ses chroniques intelligentes, audacieuses, à contre-courant de ce pessimisme ambiant, apostrophant les Français : [Retrouvez ce sourire qui fit l’envie des voyageurs pendant des siècles, au pays où Dieu est heureux !] P13 Ces voyageurs que la France aura d'ailleurs continué à séduire. Ils se seront de nouveau bousculés depuis janvier, ce qui permettra sûrement à la France de battre en décembre 2015 un nouveau record mondial de fréquentation avec quelques 85 millions de visiteurs et de consolider ainsi sa  place de première destination touristique au monde.
Les atouts de la France, ses particularités qui font partie de son ADN, Bernard Maris ne se privait pas de les exhiber au nez des détracteurs moroses leur rappelant que, déjà [Il y a 150 ans, Michelet écrit Le Peuple et déplore le déclin de la France et la quantité de livres qui paraissent sur ce déclin. Incroyable que cette nation survive sous cette lancinante lapidation des pierres du désespoir !] P35


Parmi ces traits culturels qui ont profondément marqué les Français, Bernard Maris se plaît à rappeler l’amour de la langue, la recherche du bon mot [mourir pour un bon mot] P36 qui traverse les époques et la société et reste d’ailleurs très vivace encore aujourd’hui. Pour donner raison à Bernard Maris, il suffit de voir, en effet,  comment le succès du rap et du slam ont confirmé cette tradition, chère à la chanson française, du travail sur la langue, à la recherche du beau texte.


Cet amour du texte, de la littérature, de la réflexion, on les retrouve exacerbés, à la base de la 19055076_800pratique de l’amour courtois.  [Le chevalier troubadour était capable de réciter ou chanter des vers à sa belle pendant des heures, tandis que celle-ci commençait à se déshabiller partiellement ; il ne la touchait pas. Cette magnifique exacerbation du désir me paraît appartenir à l’exception française. C’est une hyper-galanterie, une hyper-politesse vis-à-vis des femmes, une reconnaissance absolue de la supériorité féminine et de l’autorité de son corps (…) La civilisation commence lorsque l’homme domine ses pulsions] P40 Et d’ajouter : [Dans le magnifique film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la jupe2, la prof de français, Isabelle Adjani, poussée à bout par la bêtise ricanante de petits mâles de sa classe, prend celle-ci en otage et exige…une journée de la jupe ! Il s’agit simplement d’une journée où les petits mâles apprendront à calmer leurs ardeurs et à laisser circuler une femme montrant ses jambes ; autrement dit, à voir autre chose dans une femme qu’un objet sexuel.] P41


384403_1600Nous aimions Bernard Maris pour avoir pris le parti de regarder la France avec lucidité et bienveillance. D’avoir opté pour un travail difficile en refusant de se joindre aux déclinologues qui ont le vent en poupe de nos jours. N'est-il pas plus aisé d’offrir aux lecteurs et aux auditeurs des critiques de toutes sortes, de se lamenter sur un prétendu pays perdu, que de s’intéresser aux raisons qui poussent à voir le verre à moitié plein pour ensuite chercher à le remplir davantage ? [J’ai un autre frère en la personne du rappeur, auteur, réalisateur Abd al Malik. Il est l’auteur d’un film que je n’ai pas vu : Qu’Allah bénisse la France. De même, chaque semaine, lors des offices du shabbat, une prière pour la République française est dite en français ou en hébreu dans les synagogues françaises. Elle dit : « De ta demeure sainte, ô Seigneur, bénis et protège la République maxnewsworldthree655193_672française et le peuple français. »]P49


Bernard Maris nonobstant questionnait avec pertinence la République sur  sa capacité à cimenter encore aujourd’hui la nation française : [Quand j’étais petit « On est en république ! » était, je me souviens, crié à tort et à travers. Ce cri plein de gaité exprimait la fierté d’une génération  dont les parents avaient été privés de liberté et avaient parfois payé de leur vie leur désir de liberté. « On est en république ! » exprimait aussi l’égalité de tous. Tous nous étions patriotes, mais la République était indissociable de la France. (…)  En est-il de même aujourd’hui, ou bien la patrie et la République se délitent-elles dans les esprits ?] P140


Quelques jours après avoir remis ce texte, le 11 janvier 2015, dans un bel élan, la nation lui apportera sa réponse on ne peut plus franche, on ne peut plus claire.


 


 


 


© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes


1. Que l'éditeur publie "dans son état originel, inachevé mais nécessaire" (note de l'éditeur de Christophe Bataille en page 8)


2. Voir également la fiche pédagogique La Jupe