L'Algérie, c'est beau comme l'Amérique  
 

26978_aj_m_9188_493.Faisons un peu d'histoire. Pendant 132 ans, l'Algérie c'était la France. Ce n'était pas une simple colonie, comme le Congo. Ce n'était pas un protectorat, tels que le furent le Maroc, la Tunisie ou l'Annam (qui devint le Vietnam). C'était la France, administrativement parlant. Quelques années après la prise d'Alger, en 1830, alors que la conquête militaire se poursuivait, l'Algérie fut divisée en départements et confiée à l'administration civile. Pas de gouverneurs militaires ou coloniaux là-bas, mais des maires et des préfets1. La France était là pour rester et pour peupler ce pays. Et en Algérie s'installèrent de nombreux colons métropolitains, mais aussi italiens, espagnols ou encore maltais. Ces Européens d'Algérie reçurent le nom, à l'origine toujours mystérieuse, de Pieds-noirs.


En 1960, alors que se profilait l'indépendance, ils représentaient plus de 10% de la population de l'Algérie et étaient parfois majoritaires (ou quasiment majoritaires) dans certains endroits, tels qu'Alger ou Oran.


Aujourd'hui encore, les relations entre la France et l'Algérie sont marquées par cette période coloniale et par les huit ans de conflit2 qui aboutirent à l'indépendance algérienne.


En 1962, l'Algérie devint indépendante. Les Pieds-noirs quittèrent alors l'Afrique du Nord et trouvèrent refuge dans une métropole qui leur était, pour la plupart, étrangère. De nombreuses familles étaient « là-bas » depuis deux voire trois générations. L'accueil en métropole fut frais... quand il ne fut pas hostile, et le souvenir devint le cœur de l’identité pied-noir. On a beaucoup écrit, dit et filmé sur les Pieds-noirs de la première génération. Certains sont des artistes célèbres (Enrico Macias), d'autres des écrivains ou des hommes politiques. On les a représentés et étudiés, avec hostilité ou sympathie. Leur stéréotype (évoqué en quelques planches par Olivia) est bien connu : hâbleurs, sentimentaux, de mauvaise foi, aigris par le passé, à l'accent épais. Leur héritage culturel subsiste de manière assez vivace dans le sud-est de la France3, région où beaucoup d'entre eux s'implantèrent du fait de sa ressemblance géographique avec l'Algérie.


Mais qu'en est-il deux générations plus tard ? Olivia a été nourrie aux histoires de famille, aux souvenirs de sa grand-mère : « là-bas »4, le pays natal perdu, les souvenirs de famille, la guerre, la rancœur contre la métropole mais aussi parfois une fraternité affirmée avec les « arabes », mâtinée d'un paternalisme quelquefois raciste.


Notre héroïne a donc grandi dans une France où la mémoire de l'Algérie de l'époque française baigne dans une légende noire. Elle y fut confrontée à un tout autre discours que le discours familial : l'injuste système colonial, l'exploitation, l'arrogance, les atrocités de la guerre...


Ses questionnements sont aussi ceux d'une génération qui n'a pas connu l'Algérie de cette époque. Que sont-ils ? Qu'a fait ma famille ? Et ces atrocités ? Et la guerre ? L'identité pied-noir a t-elle encore un sens ? Comment la concilier avec l'histoire et l'actualité ?


Comme elle le décrit si bien, comme la bande dessinée l'illustre si bien dans des planches mémorables, la jeune femme en devient schizophrène dans son attitude : défendant sa famille et le souvenir face aux agressions des « métropolitains » à l'extérieur ; ne supportant plus certains propos lors des réunions de famille à l'intérieur. Surtout, qu'est-elle, elle ? Quel doit être son rapport avec cette histoire ? Avec l'Algérie ?


Un drame familial, le décès de sa grand-mère, et une découverte providentielle, les carnets de cette même aïeule, vont décider Olivia. Elle doit aller sur place. Réaliser ce fantasme pied-noir (mais présent chez d'autres aussi) du voyage « là-bas »5. Pour aller voir de ses propres yeux ces racines charnelles familiales, tellement belles dans les souvenirs de sa mère et de sa grand-mère.


Armée d'un simple numéro de téléphone, des notes de sa grand-mère et de quelques vieilles photos, Olivia décolle pour Alger, malgré les préventions de ses proches...


L'odyssée d'Olivia nous est contée dans les 171 pages de cette bande dessinée. Le dessin, monochrome, y est clair et de qualité. Le trait est précis et retranscrit élégamment les paysages tout comme les personnages et leurs émotions. L'ensemble est fort agréable à lire et assez dynamique.


Le ton est lui aussi d'une grande justesse. Le sujet de l'Algérie et de son histoire est sensible en France. Dans le monde de la bande 12_450dessinée, qui plus est, les sujets historiques sont souvent traités avec des oeillères idéologiques et des a-priori parfois caricaturaux. Rien de tout cela ici, l'odyssée d'Olivia est racontée sans leçons, sans fard. Pas de légende sombre ou de légende dorée mais des impressions et un vécu, la découverte de la simple vérité : pas d'un palais en marbre mais d'une modeste maison, d'une famille d'Européens qui laissa de bons et de mauvais souvenirs, de la mémoire d'une société injuste où on cohabitait et partageait certains lieux sans se mélanger.


Le choix de la colorisation, le monochrome à travers d'élégantes nuances de gris, est en lui-même symbolique. Toute cette histoire n'est ni blanche, ni noire mais nuancée, personne n'a tort ou n'a raison. C'est le prix du rapprochement et de la compréhension. La couleur est réservée aux paysages, de façon carte-postale, et à une photo finale nous présentant une rencontre pleine d'espoir.


Cette histoire de la réconciliation progressive d'une jeune fille avec son héritage familial est aussi celle de la découverte des Algériens : l'accueil et l'aide reçus sur place, l'hospitalité, l'hostilité inexistante malgré la dureté du passé et l'injustice de l'époque, la lassitude de certains par rapport à la confiscation de leur histoire par la caste au pouvoir.


Le trajet d'Olivia est parsemée de rencontres, de discussions, d'hospitalité. Ce voyage n'est pas égoïste ou individuel : c'est une épopée incroyablement humaine où le lecteur sourit ou est ému, parfois dans la même page.


On se prend aussi à s'attacher à ces personnages rencontrés en Algérie, particulièrement à ce Djaffar, l'ange gardien d'Olivia, si râleur, si franc, si juste, si serviable malgré son apparente indifférence.


Il y a enfin, en filigrane car ce n'est pas l'objet de la bande dessinée, ce portrait de l'Algérie d'aujourd'hui. Olivia y découvre une hostilité latente au pouvoir en place, les barrages policiers (dont on espère qu'ils sont véritables) et l'ombre du terrorisme et du radicalisme religieux, le traumatisme de la décennie noire des années 1990.


L’Algérie, c'est beau comme l'Amérique. Quel titre ! On entendrait presque l'accent pied-noir. Et l'épopée d'Olivia est tellement convaincante. Dans cette histoire encore à vif et conflictuelle, dans cette concurrence mémorielle, on se prend à sourire. Grâce à ce récit profondément émouvant, drôle mais surtout humain et empreint de pardon d'un côté comme de l'autre, on espère vaguement plein d'espoir que la guerre d'Algérie est peut-être enfin terminée.


 


©Yann Selosse – Centre International d'Antibes




1. A noter, cependant, que la vie dans ces départements n'était pas comparable à celle de la métropole et qu'il y régnait une inégalité profonde entre « indigènes » et Européens, savamment organisée et perpétuée jusqu'à la fin des années 1950.


2. De 1954 jusqu'en 1962.


3. L'un des plats préférés des Français, le couscous, n'a  pas été découvert par les métropolitains à l'occasion de l'immigration nord-africaine mais « grâce à » l'exode des Pieds-noirs.


4. Chez les Pieds-noirs, « là-bas »,c'est l'Algérie.


5. On peut songer à la chanson « Le voyage » d'Enrico Macias.