Malpasset, (causes et effets d'une catastrophe)  
 

Les paysages du Sud-est de la France sont connus pour leur grande variété, lacs, montagnes et torrents. Il arrive cependant que l’un de ces torrents soit plus capricieux que d’autres, et que l’irrégularité de son débit menace d’inondations soudaines le territoire qu'il traverse. Nous sommes au-dessus de Fréjus, dans les contreforts de l’Estérel. Le Reyran est l’un de ces cours d’eau : presque à sec une grande partie de l’année, les pluies automnales le font déborder, noyant sous son flot une partie de la plaine de Fréjus. Afin d’y remédier, on voulut construire un barrage en 1954 sur le site de Malpasset, en amont de Fréjus.


Où est Fréjus ? =>c’est ici.


Le site de l’ancien barrage est là=>http://frejus59.fr/


Et voici à quoi ressemblait le barrage avant sa rupture : http://a403.idata.over-blog.com/0/51/11/65/a-venir-6/20.7.1959-Le-Malpasset-1.jpg


Quels sont les faits ?


Le 2 décembre 1959, peu après 21h, le barrage de Malpasset, sous l'effet de pluies diluviennes saturant sa capacité de contenance, cède, libérant 50 millions de mètres cubes d’eau. Une vague de 60 mètres de haut déferle, et mettra vingt minutes pour atteindre Fréjus qu’elle ravagera, faisant 400 victimes sur son passage.


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Le mur de béton au moment où il a cédé, tel que nous aurions pu le voir. p.6


Maîtriser les crues du Reyran, constituer une réserve d’eau potable ainsi qu’un réservoir d’irrigation, tels étaient les objectifs de la construction du barrage de Malpasset : projet ambitieux, utile pour les habitants, bénéfique pour l'économie locale.


J'ai barré le Zambèze, et c'est avec un ruisseau que j'ai un problème, dira André Coyne, l'ingénieur (considéré comme un spécialiste mondial du barrage-voûte) responsable du projet suite à la catastrophe. C'est que les cours d'eau de l'Estérel sont capricieux. Les Romains, déjà, avaient renoncé à endiguer le Reyran, inquiets de son irrégularité peu contrôlable. L'homme du XXème siècle aura d'autres prétentions...


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Le barrage, tel qu'on pouvait le voir depuis le bassin, avant le remplissage qui lui fut fatal. p.89


La bande dessinée  de Corbeyran et Horne retrace la tragédie de la rupture du barrage de Malpasset, survenue le 2 décembre 1959, qui fit, outre de nombreux dégâts matériels, 400 victimes. Le retentissement de l’événement a été national, dépassant de loin le simple cadre local – et son « pittoresque » coutumier. Le général de Gaulle, alors Président de la République, se déplaça en personne sur les lieux du drame.


Pourtant, le barrage était indéniablement un bel ouvrage : sa courbure, élégante, son site d'implantation, charmant. On lui aurait simplement souhaité une joliesse moindre et une fiabilité plus grande... Car elle est terrible, cette image de la voûte du barrage, se fissurant puis éclatant sous la poussée de l’eau. Cette scène à laquelle nul n’a assisté de visu, Horne lui donne un visage, comme il en redonne un à  tous ceux qui ont vécu ce drame.


Le lecteur parcourt une série de témoignages, émouvants toujours, instructifs souvent, sur les circonstances de la catastrophe. Ce sont les habitants de Fréjus, les survivants, ayant perdu qui un parent qui un ami, qui racontent comment eux ont traversé ces événements de sinistre mémoire. Aussi ne suit-on pas simplement les étapes de la construction puis de la rupture du mur de béton. Nous sommes guidés  par une série de témoignages dont Malpasset est à la fois le fil conducteur et le leitmotiv.


Nous ne sommes pas dans le cadre d’une histoire linéaire : Corbeyran a opté pour une série de récits « de première main » que Horne, le dessinateur, a « simplement » illustrés.  Cette construction cyclique illustre le fonctionnement des méandres de la mémoire, celle des traumatismes. C’est l’histoire de Georges Sénéquier, ouvrier et ancien élu local, qui a pu porter secours à de nombreux sinistrés. C’est Madame Mercier qui, emportée par la vague lorsqu’elle déferla, eut la chance relative de se voir épargnée mais qui perdit ses parents. C’est aussi Irène Jodar, dont le fiancé disparut pendant les événements…Un simple recensement des victimes ne suffisant pas, les auteurs leur redonnent la parole, une parole qui scande, qui hante l'histoire, la « petite » et la « grande ».


Aussi, on ne peut se défendre d’un sentiment d’immense gâchis : le lac de Malpasset n’a jamais pu s’avérer utile car il n’avait pas atteint son niveau d’exploitation avant les événements. Par ailleurs, le système d’irrigation qui devait partir du barrage et servir pour les cultures de Fréjus n’a jamais été construit. Un projet qui, en somme, ne s'est pas contenté d'être inutile mais a coûté des vies. On n'a eu de cesse, depuis, de s'interroger sur les causes du désastre. S’agit-il d’erreurs humaines ou de défaillances imprévisibles ? Comme dans le cas du barrage du Vajont* survenu à Longarone en Vénétie, en 1963, des facteurs humains ne sont pas à négliger, au premier rang desquels une arrogance certaine de technocrate, pour qui le concept était tout, les incident techniques des broutilles : il semblerait en effet que le cabinet d'André Coyne ait assez peu tenu compte des remarques du géomètre venu travailler sur le site et évaluer les risques et la faisabilité du projet...


Malgré tout, l’œuvre de Corbeyran, elle, ne tient pas du pamphlet : il n'accuse pas et ne polémique pas. Il laisse simplement  la mémoire émerger tels ces blocs de bétons arrachés au barrage, et que l'on peut encore observer aujourd'hui. Ce n’est pas non plus un témoignage à charge, c’est un récit de mémoires. De cette mémoire, seuls témoignent, dans le paysage de l'Estérel, les maigres reliquats du mur de béton, fossile artificiel.


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Madame  Mercier, alors Infantolino de son nom de jeune fille, témoin et survivante du drame, tel que Horne et Corbeyran l'ont rencontrée. p.15


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Ce qui reste du barrage, de nos jours. p.140


*Le barrage du Vajont (à 100 km de Venise en Italie) connut un autre drame, plus meurtrier : en 1963, la moitié du mont Toc, qui jouxtait le lac, s'est effondrée dans la retenue, précipitant la moitié de celle-ci par-dessus la digue. Cette dernière résista au choc, mais la masse d'eau, gigantesque détruisit Longarone et tua ses 2000 habitants. Le barrage du Vajont, désormais désaffecté, reste encore debout de nos jours.


 


© Olivier Dalmasso – Centre International d'Antibes