Debout-payé  
 

Debout-payé est un roman drôle et moderne. Dès le début du texte, la dimension orale et dynamique du style frappe par l’utilisation courante d’acronymes et de néologismes. C’est au fil d’une écriture assez étonnante, perpétuellement tendu entre le langage courant et l’audace poétique, que l’humour acerbe de la narration insuffle à l’œuvre toute sa substance politique et sociale. Véritable satire debout_2362_01des mœurs, l’œuvre de Gauz peint - comme un texte moraliste - les caractères de son temps à travers la position statique et stratégique du vigile : [Ceux qui ont déjà une expérience du métier savent ce qui les attend les prochains jours : rester debout toute la journée dans un magasin, répéter cet ennuyeux exploit de l’ennui, tous les jours, jusqu’à être payé à la fin du mois. Debout-payé. Et ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. Pour tenir le coup dans ce métier, pour garder du recul, pour ne pas tomber dans la facilité oisive ou au contraire dans le zèle imbécile et l’agressivité aigrie, il faut soit savoir se vider la tête de toute considération qui s’élève au-dessus de l’instinct ou du réflexe spinal, soit avoir une vie intérieure très intense.] p.8


Avec intelligence et ironie, le vigile devient un véritable témoin de notre temps. Par le biais d’une attention minutieuse portée aux détails et aux scènes quotidiennes de la vie parisienne, la succession des scolies propose une critique tout aussi fine que clairvoyante de la société de consommation et de la dégénérescence occidentale. [Si elle se répétait aujourd’hui, la prise de la Bastille libérerait des milliers de prisonniers de la consommation.], scande par exemple le narrateur à la page 29. Dans de minces bouquets de proses, le narrateur s’amuse avec détachement de la bêtise et de l’avidité capitaliste : [Les jeunes de banlieue à qui l’on donne le titre abusif et arbitraire de racailles viennent se parfumer systématiquement au rayon Hugo Boss, ou avec One Million de Paco Rabanne, une bouteille en forme de lingot d’or. Il y a du rêve dans la symbolique et de la symbolique dans le rêve.] p.121 [Sacs, pantalons, foulards, voiles, chaussures, écharpes, robes etc., le motif léopard semble être à la mode chez un grand nombre de femmes. Des millénaires d’évolution pour avoir un pelage de camouflage parfait dans la forêt, aujourd’hui galvaudé pour se faire remarquer le plus possible en ville… ] p.82


L’ouvrage célèbre aussi et surtout la formidable diversité culturelle de la capitale – et par extension du pays - avec des descriptions très riches de la vie urbaine ou encore certaines considérations plutôt burlesques qui se jouent des clichés courants. [Un jeune Japonais entre avec un sac Prada en bandoulière et dans une main, une espèce d’instrument en plastique sur lequel sont accrochées des baskets visiblement usagées : c’est un (trans)porte-chaussures. Lui-même porte des sandales bleues et le vigile l’imagine, quand il se met à pleuvoir, changer rapidement de chaussures au cri de « banzai ! » Quand on ne comprend pas « l’autre », on l’invente, souvent avec des clichés.] p.80


Enfin, Debout-payé est aussi un hymne à l’Afrique. Terre d’enfance et donc de nostalgie pour Ossiri, le continent africain obsède l’esprit du jeune homme dans son rapport à l’Autre et à la France. Le lecteur remonte peu à peu dans l’historique du héros - et de ses ancêtres - pour découvrir son passé en Côte d’Ivoire et ses rêves d’ailleurs : [Au-delà de toute argumentation et de tout raisonnement scientifique, Ossiri voulait voir du pays. Loin. Quand il parla de partir, de tout quitter, on le traita de fou. Certains parlèrent même de sort, de puissant fétiche jeté contre lui par les  éternels- jaloux-de-la-réussite-des-autres]. Tout le monde essaya de le dissuader. Tout le monde, sauf sa mère. « Va, vois, et reviens-nous. » lui avait-elle dit. Tout simplement.] (p.99). Avec en tête l’image de sa mère comme symbole d’une Afrique pure et visionnaire, Ossiri devient un personnage révélateur des problématiques politiques et humaines inhérentes aux relations entre son pays d’origine et sa terre d’accueil. [Lorsqu’on quittait Abidjan pour Paris, on pensait quitter l’enfer pour le paradis. C’était le schéma mental de tout Abidjanais, candidat ou non à l’immigration. Après tous les sacrifices concédés, après tout l’argent distribué aux « canonniers » spécialistes en faux vrais papiers, après les longues et humiliantes queues devant les guichets du consulat de France, après la grande soirée organisée pour fêter le précieux visa Schengen, après les cérémoniaux adieux et les interminables gauz_-_oct_2014_667bénédictions qui vont avec... enfin arrivé à l’Eldorado, qui pouvait imaginer se retrouver dans un tel cloaque vétuste, insalubre, miteux et surpeuplé en plein cœur de la capitale de la Gaule ; un tel marais puant en plein cœur du « paradis»? ] p.145


Debout-payé est une œuvre bourrée d’humour et de poésie dont la lecture attendrit autant qu’elle bouscule, assoiffe d’espoir autant qu’elle abreuve d’humanité. Mais la tonalité ironique et l’écriture très neuve de Gauz – dont l’oralité africaine rappelle aussi le style argotique d’un Céline1 – assure, par son cynisme grinçant et sa tendresse humaine, la garde et la protection d’un lieu bien plus sacré que tous les magasins du monde : celui de la littérature.


Gauz est le nom d’auteur d’Armand Patrick Gbaka-Brédé né en 1971 à Abidjan en Côte d’Ivoire. Cet écrivain ivoirien francophone est aussi photographe, scénariste et rédacteur en chef du journal économique satirique ivoirien, News & Co.


1- Louis Ferdinand Céline (1894-1961), écrivain français utilisant le français parlé pour décrire la misère er le désespoir humains. Voyage au bout de la nuit, pour lequel il obtint le prix Renaudot en 1932, est son ouvrage le plus connu.


 



© Léonard Rembert – Centre International d’Antibes