Timbuktu  
 

373884_1600_01L’affiche est très belle. Elle reflète le bonheur, la sérénité d’une vie simple et paisible en osmose avec le milieu naturel. A même le sable du désert, sur des nattes, une famille est réunie, un franc sourire illumine le visage de Kidane, le père, Satima, la mère et Toya, leur fille de 12 ans. Une petite table traditionnelle sur laquelle est posée une théière; un plateau avec un verre de thé et un petit pouf complètent le décor. Le seul élément, à première vue dissonant, est la belle guitare que l’on aperçoit au fond de la tente.


Pourtant, avec l’irruption d’hommes en armes juchés sur un véhicule bondissant, Abderrahmane Sissako nous prévient dès les premières secondes de son film : cette quiétude ne durera pas. La camionnette est lancée à pleine vitesse à travers le désert, étendard noir des katibas islamistes au vent. Qui ces hommes bruyants poursuivent-ils ? Sur quoi, sur qui tirent-ils avec leurs armes de guerre? Qu’est-ce qui les met dans cet état d’exaltation guerrière ?  Pourquoi vocifèrent-ils ? La caméra plonge alors vers leur cible : une petite gazelle paniquée fuit éperdument, le véhicule à ses trousses. Parmi les cris des hommes, on distingue un ordre :  Non, ne la tuez pas ! Fatiguez-la !
C’est ainsi qu’Abderrahmane Sissako choisit de nous annoncer la funeste tragédie qui est en train d’ourdir au milieu du désert. Nous sommes au Mali, tout près de Tombuctou qui fut surnommée « la perle du désert ».  Ville étape appréciée jadis des caravanes chargées de richesses sur la route de Marrakech, ou Tamanrasset, elle connut son âge d’or entre le XIVème et le XVIème siècle grâce au rôle de trait d’union économique et culturel qu’elle jouait entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du nord.
Cela fait longtemps que les caravanes ont cessé leurs voyages. Timbuktu2 est devenue une paisible bourgade fière de son histoire, de ses mosquées jadis phares de l’islam, de ses marabouts3 (saints musulmans vénérés), et de son architecture audacieuse en terre qui lui vaut d’être classée au patrimoine de l’UNESCO depuis 1988.


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En avril 2012, Timbuktu la légendaire tomba aux mains des djihadistes d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Ces fanatiques cherchèrent à imposer immédiatement leur propre vision d’un islam fantasmé, d'un islam dévoyé, à ce peuple profondément croyant dont les universités firent rayonner la pensée4 islamique à des milliers de kilomètres à la ronde.


C’est ce terrible épisode qu’Abderrahmane Sissako a tenu à nous faire partager. Avec cette très belle œuvre de fiction, le réalisateur mauritanien dépeint une réalité qui s’imposa au peuple malien de Tombouctou et du nord du Mali. Timbuktu restitue le rapport entre ses habitants et des hommes, étrangers pour la plupart au pays, qui voulurent les soumettre à leur vision spécieuse de l’islam. Leurs nouvelles règles absurdes sont totalement contraires aux valeurs des Maliens, étrangères à leurs mœurs et coutumes et à leur mode de vie. Ainsi, la musique, si intimement liée à ce peuple, fier de posséder un patrimoine unique en Afrique, est brusquement bannie parce que supposée être haram (péché). Des règles vestimentaires surgissent aussi bien pour les hommes (ils doivent raccourcir leurs pantalons au niveau des chevilles), que pour les femmes obligées de se couvrir d’un long voile noir et… d’occulter leurs mains avec des gants).


Abderrahmane Sissako filme Tombouctou où règne la nouvelle police islamique patrouillant de jour, interdisant aussi les cigarettes et le football et, quand vient la nuit, parcourant la ville, grimpant sur les terrasses, surplombant les quartiers, oreilles aux aguets, attentives aux moindre son (de musique) condamnable.


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Au quotidien séquestré de Tombouctou, aux exactions d’hommes cyniques, répond la vie au campement de la famille de Touaregs, où la vraie vie continue animée par Kidane (Ibrahim Ahmed, l'élégant comédien et musicien Touareg du Mali), Satima, (Toulou Kiki, admirable actrice nigérienne) et Toya (la jeune Layla Walet Mohamed). Des êtres d’une extrême grandeur d’âme et qui seront bientôt confrontés au nouveau pouvoir. La caméra alterne l’aller-retour entre ces lieux, entre ces deux univers qui représentent l’avant5 et l’après invasion djihadiste.11lim.2.190_270


Abderrahmane Sissako filme cette réalité en épousant des registres différents. Son intelligence cinématographique est d’avoir proposé un film pluriel : Timbuktu condamne la raison du plus fort, dénonce l’absurdité devenue réelle, les traditions bafouées,  les patrimoines détruits6. Sa caméra devient grave lorsqu’elle glane par-ci, par-là des instants terrifiants dans les tribunaux islamiques et ses jugements prononcés à tour de bras avec leurs lots de condamnations humiliantes et barbares. Elle devient narquoise lorsqu’elle se glisse au plus près des cadres djihadistes, pour démasquer leur imposture (ils se cachent pour fumer ; débatent sur les performances respectives de Zidane et de Messi; enlèvent des jeunes-filles sous couvert de « mariages islamistes » imposés aux parents ; sont incapables de soutenir leurs thèses  face à l’imam de Tombouctou, homme érudit et sage qui les contredira avec courage…) ou franchement moqueuse (les djihadistes arabes et Touaregs finissent par se parler en anglais pour se comprendre !). Elle offre des moments de poésie en suivant Kidane, Satima, Toya et leur vache GPS  et lorsqu’elle narre la scène où, pour revivre les sensations et émotions tant aimées, de jeunes Maliens jouent un match de football acharné avec...un ballon imaginaire.


© Alexandre Garcia
- Centre International d’Antibes


 


 


Voir l'interview d'Abderrahmane Sissako accordée à Allociné pendant le Festival de Cannes 2014 "J'ai le sentiment que celui qui regarde me ressemble"


En complément à l'oeuvre cinématographique d'Abderrahmane Sissako, nous vous invitons à découvrir un autre regard sur Tombouctou avec l'oeuvre littéraire de l'écrivain mauritanien Beyrouk : Le griot de l'émir présenté dans un précédent numéro du Français et Vous.


Voir également le dossier pédagogique créé par le blog Zéro de Conduite, spécialisé dans l'exploitation d'oeuvres cinématographiques pour la classe.


1. Les Prix Lumières: depuis 1996, l’Académie des Lumières organise en début d'année cette manifestation qui voit les correspondants de la presse internationale en poste à Paris décerner ces prix cinématographiques aux meilleurs films français de l'année précédente. En 1996, le film La Haine reçut le premier prix Lumières du meilleur film. Timbuktu succède à La vie d'Adèle d'Abdélatif Kéchiche.
Les Prix Lumières ont aussi récompensé Abderrahmane Sissako comme le meilleur réalisateur 2014. Il avait  déjà reçu, en 2006, le Prix Lumières du meilleur film francophone de l'année (prix existant depuis 2002) pour Bamako. En 2014, c'est le film Deux jours, une nuit des frères Dardenne qui vient d'être récompensé comme meilleur film francophone de l'année.


2. Timbuktu en tamasheq, la langue Touareg


3. Tombouctou était fière d'être surnommée la ville aux 333 saints


4. La ville comptait trois mosquées et seize mausolées. La prestigieuse mosquée Sankoré avec son université islamique rayonnait dans toute l'Afrique de l'ouest et attirait quelque 25 000 étudiants


5. Mais sans tomber dans l'angélisme. Avec le litige puis le conflit entre Amadou, le pêcheur et Kidane, le berger au sujet du fleuve, Abderrahmane Sissako nous rappelle, tel un Marcel Pagnol ou un Federico Garcia Lorca, que les rapports humains, qui gouvernent ces grands espaces ruraux peuvent aussi être rudes, voire cruels.


6. Scène de la destruction à coups de fusil des scuptures traditionnelles de divinités sur bois. On se souvient des autodafés de manuscrits religieux centenaires de Tombouctou et des mausolées détruits par les djihadistes qui renvoient aux autodafés actuels de Daech à Mossoul détruisant 2000 manuscrits dont les plus anciens datent de 7000 ans ou encore aux Bouddhas de Bâmiyân d'Afghanistan, détruits par les talibans en 2001.


7. Finalement la 40ème cérémonie des César qui s'est déroulée le 20 février 2015, s'est soldée par un véritable triomphe pour Abderrahmane Sissako et son Timbuktu qui a remporté 7 César dont celui de meilleur film 2014 et meilleur réalisateur. Voir document Canal+" Abderrahmane Sissako reçoit le César du meilleur réalisateur"