Le 11 janvier 2015, le jour où la France retrouva son âme.  
 

1. Le peuple de France s’est levé face à la barbarie et à l’obscurantisme


Une mobilisation sans précédent a déferlé sur la France dès le mercredi 7 janvier, jour de la tuerie à Charlie hebdo où furent exécutés les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, le correcteur Mustapha Ourrad, l'économiste Bernard Maris, la psychanaliste Elsa Cayat, le policier Franck Brinsolaro, chargé de la protection de Charb, Michel Renaud, le fondateur du festival Rendez-vous du carnet de voyage, et l'agent de maintenance Frédéric Boisseau ainsi qu'un policier, Ahmed Merabet exécuté devant le siège de Charlie Hebdo. Immédiatement, aux quatre coins de l’Hexagone, on descend dans la rue et on rend hommage, on manifeste son soutien et sa détermination à barrer la route à la barbarie.  Une union nationale où seul le Front national est quelque peu en retrait, se fait immédiatement ; et c’est ainsi que la France fait face aux événements qui vont suivre : le 8 janvier, la policière municipale Clarissa Jean-Philippe est exécutée d’une balle dans le dos. Le vendredi 9 janvier, Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab et François-Michel Saada sont abattus alors qu’ils font leurs courses dans la supérette Casher, Porte de Vincennes.


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Source : Journal Libération


Le dimanche 11 janvier se déroule à Paris une grande marche républicaine silencieuse. Un hommage national aux 17 victimes tombées sous les balles des djihadistes. Elle montre l'unité exceptionnelle de la Nation face à la barbarie. Le slogan « Je suis Charlie » devient l’étendard sous lequel les Français se réunissent. C’est la France dans sa diversité qui se rassemble et bientôt l’incroyable devient réel : ce qui se passe n’a pas de précédent dans l’histoire récente du pays. C’est une véritable communion. Les 4 millions de manifestants forment le plus grand rassemblement que la France ait connu depuis 70 ans, depuis la Libération. De tous âges et de toutes confessions, sans débordement, dignes et déterminés, ils forment le peuple français. Chacun est Charlie et le revendique. Des crayons, des feutres, des stylos sont brandis, d’autres déposés en guise de fleurs. Car instinctivement, tout le monde l’a compris : les nouveaux barbares ont les mêmes réflexes que les anciens. Qu’ils aient été le fer de lance de l’Inquisition, du nazisme, du stalinisme, du totalitarisme ayant sévi récemment au Chili, en Argentine et en d’autres contrées placées sous le joug de tyrans, partout ce sont les poètes, les chanteurs, les journalistes, les écrivains, tous les porteurs d’idées que l’obscurantisme entend museler. Aujourd’hui, c’est au tour de la France d’être leur cible. C’est ici que l’on veut réduire la liberté d’expression.


2. Bien mieux qu’un débat sur l’identité nationale


A tous ceux qui doutaient et se posaient des questions sur l’identité nationale, à ceux qui posèrent ce débat maladroit et malheureux sur la place publique2, le peuple de France a apporté la plus belle des réponses. En communiant de la sorte, les Français ont réaffirmé leur identité, ils ont renoué avec leur histoire, et avec ce qui constitue leur ADN : s’insurger contre l’injustice, descendre dans la rue pour défendre les idées humanistes et en premier lieu la liberté de pensée.  A Paris, on se rassembla place de la République, on défila sur le boulevard Voltaire, sur l’avenue de la République et cette marche  déterminée, imposante, silencieuse, prit fin place de la Nation, revisitant  ainsi l’histoire, martelant les valeurs qui forgèrent la conscience du pays. La pensée des Lumières fut célébrée. Des "Je suis Voltaire" se mirent à accompagner, à prolonger  les "Je suis Charlie". Le Traité pour la tolérance du célèbre philosophe devint en quelques jours un bestseller dans les librairies de l’Hexagone.


La République que d’aucuns jugeaient assoupie, engourdie, venait de se réveiller. Ce sursaut  porté par la foule constituait le plus bel hommage aux 17 victimes.


3. Quel meilleur symbole que Charlie Hebdo pour porter haut et fort la liberté de pensée ?


Voici un hebdomadaire satirique qui, grâce au vent de liberté accompagnant l’après-mai 68, émergea dans le paysage médiatique français. Le talent de ses journalistes et dessinateurs finit par l’y enraciner mais tout en demeurant un journal marginal.  Car les caricatures de Charlie, féroces, aux positions politiques tranchées, et au goût parfois douteux, apparaissaient le plus souvent aux Français comme excessivement grossières, volontairement outrancières et provocatrices. Lorsqu’en novembre 2011, un incendie criminel détruisit ses locaux, et que son directeur, le dessinateur Charb fut menacé de mort, la France suivit dans la quasi-indifférence les déboires de Charlie. L’hebdomadaire qui fut accueilli alors par le journal Libération, en appela à son seul lectorat d'à peine quelques dizaines de milliers de fidèles car depuis sa création, jaloux de sa liberté, il refusait le financement par la publicité.
Ces derniers mois, la crise que traverse la presse papier accula une nouvelle fois Charlie. Ses abonnés étant passés de 35000 en 2012 à un peu plus de 10000 à fin 2014, les ventes ne réussissaient plus à couvrir le coût de fabrication. Un nouvel appel à souscription auprès des lecteurs fut lancé en novembre 2014, à dix semaines du drame.


En ce début d’année 2015, Charlie Hebdo se trouvait au bord de la faillite dans l’indifférence générale. C’est donc ce journal confidentiel, boudé malgré ses 45 ans d'histoire, qui sera à l’origine de cette avalanche de soutiens. 4 millions de Français se sont mobilisés comme jamais. Charlie Hebdo est passé en quelques jours de 30 000 lecteurs à plus de 7 millions par l’ampleur sans précédent de la prise de conscience du peuple de France. Avec ses 200000 nouveaux abonnés, l’Hebdomadaire satirique Charlie Hebdo est ainsi passé de l’agonie à la résurrection. La France en a fait son icône à la gloire des valeurs qui lui sont chères : la liberté de pensée et la laïcité.


4. La laïcité retrouve sa place


Fruit d’une réflexion commencée deux siècles plus tôt avec les philosophes des Lumières, la loi de 1905 en France place hors de la sphère publique une religion catholique puissante qui entendait régir l’ensemble de la vie en société, imposer un statut à la femme, peser de tout son poids pour dicter aux individus les règles de conduite.
Avec la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat, la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes mais il appartient à chacun d’avoir des convictions religieuses et d’être libre de les exprimer dans sa sphère privée. Le catholicisme omniprésent ne doit plus s’immiscer dans la vie publique. Le domaine de l’éducation n’est plus réservé aux religieux, ne doit plus porter leurs thèses.  Il entre dans la sphère publique et appartient à la collectivité. C’est à la nation de se charger de l’instruction de tous les enfants de France et de véhiculer les valeurs de la république.


Or, depuis une vingtaine d’années, la religion est revenue en force sur le devant de la scène. Elle entend, comme jadis, déterminer la conduite des individus en fonction d’une lecture religieuse qui dit ce qui est bien et ce qui est mal. Elle cherche à imposer un statut social particulier pour la femme, la vie en société devient dépendante de sa conception de plus en plus rigide à mesure qu’une lecture de plus en plus radicale l’emporte. Ici, ce sont des soins médicaux dispensés par un hôpital public que l’on rejette car prodigués à une femme par un médecin homme ou le contraire. Là, ce sont des horaires de la piscine municipale que l’on entend aménager pour permettre aux femmes de se baigner entre elles sans présence masculine. A l’école, l’interdiction du port du voile et des signes religieux cache les difficultés quotidiennes de plus en plus graves. Certaines matières comme l’histoire, les sciences naturelles ou l’éducation physique deviennent de plus en plus difficiles à enseigner.


Dans ce contexte où l’enseignement laïc est à la peine, intervient en 2005, le centenaire de la loi sur la laïcité. Il aurait pu donner l’occasion de réaffirmer ses valeurs, d’expliquer que la laïcité n’entend pas nier les religions mais qu’il est un principe de neutralité  qui favorise la liberté de pensée afin que chacun puisse trouver sa propre place et s’exprimer individuellement, indépendamment de la communauté notamment  religieuse dont il est issu.


Or, il n’y eut point de gestes forts en 2005. Le centenaire fut célébré en catimini. La république recula pour ne pas faire de vague. Il fallut attendre la rentrée 2013 pour voir le ministre de l’éducation prendre l’initiative de remettre la laïcité au cœur du projet éducatif. Aujourd’hui, les attentats djihadistes ont agi comme un électrochoc et ont décidé les pouvoirs publics à ne plus rien laisser passer.


5. Le retour de la France


La France n'a pas été seule au cours de ces journées tragiques. Le  très fort élan de soutien a fait chaud au coeur3. Il est évident que le 11 janvier n'aurait pas eu la même portée sans la solidarité internationale affichée et déclinée à différents niveaux : par tous ces étrangers, ces touristes anonymes de passage dans la capitale qui ont tenu à témoigner leur solidarité en allant battre le pavé parisien ; par les très nombreuses délégations étrangères venues se joindre au peuple français ;  par  les principaux chefs d'Etat4 accourus à Paris dans un même élan. Toutes ces images constituèrent un merveilleux signe donné à l'ensemble de la planète.


Pendant ces jours tragiques, tous les regards du monde ont été rivés sur Paris et la France. La terre des droits de l’homme et des Lumières a été fidèle à elle-même, se mobilisant avec fermeté en faveur de la liberté et contre la barbarie et l’intolérance mais dans la mesure, la fraternité, la dignité.
Cette tragédie a replacé la France sur la scène internationale à la place qui fut la sienne il y a quelques 12 ans lorsqu’elle prit la parole à l’ONU par l’intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, pour mettre en garde le monde contre l’aventure irakienne montée de toutes pièces qui s’annonçait. Au beau discours lucide du 14 février 2003, vient faire écho celui prononcé par son premier ministre actuel, Manuel Valls le 13 janvier 2015.


La France se retrouve, par son intervention militaire au Mali et dans le Sahel, et finalement aujourd’hui en Irak, sur le front anti-djihadiste. La France a su assez rapidement, sans doute grâce à ses relations ancestrales avec le monde méditerranéen et musulman, que ce qui était en train de se répandre dans de nombreuses parties de la planète et en particulier en Afrique (Mali, Libye, Nigéria…) et au Proche orient (Irak, Syrie, Yémen…) n’avait rien à voir avec l'islam. Elle a compris que ce que veulent imposer les nouveaux idéologues djihadistes est un islam dévoyé, corrompu à des fins mortifères, devenu entre leurs mains une idéologie vile de type fasciste, élaborée par des individus que seule la haine anime alors que -l’histoire l’a prouvé- le vrai Islam est tolérant et peut lui aussi être porteur de Lumières.


 


En complément à cet édito nous présentons ce mois-ci l’excellent film Timbuktu de Abderrahmane Sissako


Et comme on dit qu’en France tout finit toujours par une chanson, en voici trois nées juste après la tragédie :


Charlie par Tryo en clip


Charlie par Tryo sur scène (tv)


Les attentats expliqués aux enfants par Frédéric Fromet


Je suis Charlie par JB Bullet en clip artisanal


Je suis Charlie par JB Bullet sur scène (tv)


 


© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes



1. Cette période pendant laquelle la France tourne au ralenti est appelée "La trêve des confiseurs".

2. En mars 2009, le président de la République, Nicolas Sarkozy charge Eric Besson, ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire d’ouvrir un débat national portant sur l’identité nationale.


3. Quelques 760000 exemplaires du dernier Charlie Hebdo ont été vendus hors de France en plus des 7 millions écoulés dans l'Hexagone.

4. Les chefs d’Etat d’une cinquantaine de pays dont la quasi-totalité des pays de l’Union Européenne participent à la marche républicaine. L’absence de Barack Obama est d’autant plus remarquée. Dès le lundi 12, l’administration américaine exprimera ses regrets pour ne pas avoir envoyé un haut responsable. John  Kerry arrivera le 15 janvier pour exprimer la solidarité des Etats-Unis.