Charlotte  
 

foenkinos_david_couv_charlotte_937_01Le livre raconte deux itinéraires. Celui de Charlotte, l’objet même du roman, mais également celui de l’auteur. Foenkinos remonte le cours du temps ;  retrace dans ses moindres détails l’existence de Charlotte, comme pour mieux s’assurer de la réalité vécue par elle : [Un jour, je suis entré dans son école / Des jeunes filles couraient dans le hall / J’ai pensé que Charlotte pouvait encore être parmi elles. / Au secrétariat, je fus accueilli par la conseillère pédagogique. / Une femme très affable, se prénommant Gerlinde. / Je lui ai expliqué la raison de ma présence. / Elle n’a pas semblé surprise. / Charlotte Salomon, a-t-elle répété pour elle-même. / Nous savons qui elle est, bien sûr. / Une longue visite a commencé / Minutieuse, car tous les détails comptent (…) / Elle me proposa d’aller voir le matériel de sciences naturelles. / Pourquoi ? / Tout est d’époque. / C’est une plongée dans le siècle dernier. / Une plongée dans le décor intact de Charlotte.] P 34


En compagnie de Foenkinos, nous progressons à notre tour dans la lente découverte de la vie de Charlotte et partageons les sentiments qui l’étreignent au fur et à mesure que son enquête avance : [Devant cette adresse, il y a maintenant de petites plaques dorées au sol. / On appelle ça des Stolpeirsteine. / C’est un hommage aux déportés. / A Berlin, il y en  beaucoup, surtout à Charlottenburg. / On ne les voit pas aisément. / Il faut marcher tête baissée, chercher la mémoire entre les pavés. (…) / Je sonne chez Charlotte. / J’entends du bruit. / Des pas qui se rapprochent. / Quelqu’un hésite à ouvrir la porte. / Une femme inquiète apparaît. / Que lui veut-on ? / Christian Kolb qui traduit mes romans en allemand, est avec moi. / Il met du temps avant de parler. / Il a toujours trois petits points dans la bouche. / Je lui demande d’expliquer la raison de notre venue. / Ecrivain français… Charlotte Salomon… / Elle nous claque la porte au nez. / Je reste sans bouger, stupéfait.] P 44


David Foenkinos, est né à Paris en octobre 1974, auteur entre autres, de La délicatesse (2009), un formidable succès en librairie1, Les souvenirs (2011), Je vais mieux (2013) qui avaient fait de lui, avant même la parution de son dernier roman, une valeur montante de notre littérature.
Dans les premiers moments, le style de Foenkinos surprend, déstabilise par ses phrases courtes où chaque point renvoie à la ligne. C’est de cette écriture chirurgicale qu’il porte l’essentiel de la vie de la famille Salomon, parcourant les événements, les enchaînant. On sent le souci de mettre en scène tous les personnages, en une sorte de long poème, qui s'apparente parfois à un oratorio - comme ceux que scandait naguère Leo Ferré - pour raconter le cours de leurs existences. Rythmée par ces phrases minimalistes, l’enfance de Charlotte défile, marquée par la disparition tragique de sa mère.  Puis vient l'adolescence, toujours à Berlin avec sa famille, nous plongeons alors en  compagnie de Foenkinos, au cœur même de la tempête idéologique qui verra l’Allemagne se perdre dans le pire.


Nous vivons la montée de l’intolérance, de l’hostilité à l’égard de Charlotte, d'Albert son père, un grand chirurgien allemand ayant servi sur le front lors de la récente guerre, et de Paula, sa belle-mère. Les premiers événements interviennent dans l’incrédulité et  l’incompréhension : [Paula est l’une des plus grandes divas vivantes. / Les foules se pressent toujours pour l’écouter. / Elle vient d’enregistrer une magnifique version de Carmen. / Charlotte est aux premiers rangs ce soir-là. / Sa belle-mère tient la note longtemps. / C’est la dernière du concert. / Le public retient son souffle. / Le son se meurt avec délicatesse. / C’est un triomphe, une ovation, et plus encore si cela est possible. / On entend ici et là crier des bravos. / Charlotte observe les bouquets de fleurs qui encombrent la scène. / Tout est rouge. / Et c’est au coeur de ce rouge qu’apparaît une dissonance. / Au début, Charlotte n’est pas certaine. / C’est peut-être une manifestation d’admiration un peu étrange. / Des cris plus rauques, des sifflets plus stridents. / Mais non, ce n’est pas ça. / Cela vient d’en haut. / On ne distingue pas très bien encore. (…) / Les huées recouvrent à présent les applaudissements. / Paula comprend et file en coulisses. / Elle ne veut pas entendre la haine. (…) / Des hommes crient des horreurs et des insultes. / On dit à Paula de rentrer chez elle. / On ne veut plus l’entendre ici.] P 54 [Cela devient purement insoutenable. / Certains de leurs amis vont quitter l’Allemagne. / On les incite à faire de même. / Paula pourrait chanter aux Etats-Unis. / Albert pourrait facilement y trouver du travail. / Non, dit-il. / C’est hors de question. / C’est ici, leur patrie. / C’est l’Allemagne. / Il faut être optimiste2, se dire que la haine est périssable.]  P 55


A la page 70, David Foenkinos nous dévoile enfin la raison qui l'a poussé à partir sur les traces de l’artiste et cette passion qui l’anime. On y découvre le choc esthétique qui, depuis 2004, a fait basculer la vie de David Foenkinos dans une entêtante obsession : [De plus en plus, j’étais attiré par l’Allemagne. / Et obsédé par la langue. / J’écoutais les lieder chantés par Kathleen Ferrier. / Dans plusieurs de mes romans, mes personnages parlent allemand. / Certaines héroïnes enseignent ou traduisent cette langue. / Tous les artistes que j’aimais étaient germaniques. / Et même les designers, c’est dire. (…) / Et puis, j’ai découvert Charlotte. / Par le plus grand des hasards. / Je ne savais pas ce que j’allais voir. / Je devais déjeuner avec une amie qui travaillait dans un musée. Elle m’a dit : tu devrais aller voir l’exposition. / C’est tout ce qu’elle a dit. / Peut-être a-t-elle ajouté : ça devrait te plaire. / Mais je ne suis pas sûr. / Rien de prémédité. / Elle m’a guidé vers la salle. / Et ce fut immédiat. / Le sentiment d’avoir enfin trouvé ce que je cherchais. / Le dénouement inattendu de mes attirances. / Mes errances m’avaient conduit au bon endroit. / Je le sus dès l’instant où je découvris Vie ? ou Théâtre ?] P 70


David Foenkinos suit donc Charlotte, et son parcours nous immerge dans l’effroyable contexte politique d’alors. Il nous fait sentir la montée de l’inéluctable. Le destin implacable est en marche. Charlotte et les siens, comme des millions d’autres en seront les proies. Charlotte a seize ans quand [En janvier 1933, la haine accède au pouvoir. / Paula n’a plus le droit de se produire en public. / Pour Albert, la mort professionnelle survient également. / Les soins médicaux, dispensés par des juifs ne sont plus remboursés. / Il se voit retirer sa licence d’enseignement. / Lui qui venait de faire des découvertes majeures. / Les violences se généralisent, on brûle des livres. / Chez les Salomon, on se retrouve le soir./ Entre artistes, intellectuels, médecins. / Certains persistent à croire que cela passera. ce sont les conséquences logiques d’une crise. / Il faut toujours des responsables aux malheurs d’un pays. / Charlotte assiste aux discussions des anéantis.] P 56david-foenkinos-photo-c-helie-gallimard2_300


Dans un style sobre, d’une grande simplicité, l’auteur livre un vibrant hommage à cette artiste hors du commun, éveillant notre curiosité pour son œuvre picturale et réservant au lecteur une belle émotion littéraire. Mais, à travers Charlotte, c’est à notre présent que Foenkinos nous renvoie. Il porte un intérêt tout particulier à nous décrire comment la montée progressive et inexorable de l’idéologie mortifère put se réaliser. Victoire facilitée parce que l’inimaginable ne pouvait s’installer dans les esprits. Le parcours de son héroïne nous ramène à notre époque et constitue un rappel salutaire à l’heure où l’intolérance croît et que montent et se diffusent les pensées extrémistes. Charlotte est un roman puissant,  humaniste, à fort potentiel pédagogique3 qui interroge tout à la fois notre passé et notre avenir.


 


© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes


 


1. Près de 1 million d'exemplaires vendus. La délicatesse a été porté à l'écran par les frères Foenkinos avec Audrey Tautou dans le rôle principal. Le film est sorti en décembre 2011


2. Billy Wilder disait : "Les pessimistes ont fini à Hollywood et les optimistes à Auschwitz" [note de l'auteur P 55]


3. Voir également le film de Gilles Paquet-Brenner Elle s'appelait Sarah


de Gilles Paquet-Brenner

de Gilles Paquet-BrennerElle s'appelait Sarah