Bande de filles  
 

Le film est construit par chapitres, comme un roman d’apprentissage, dont le premier s’ouvre sur un match de football américain : sur un terrain aux éclairages diffus, les gros plans et les contre-plongées sur les corps, les gestes scandés par les souffles sont d’un lyrisme étonnant qui jure avec la réalité brutale de ce collectif. Soudain nous réalisons que ce sont des filles. Cette volonté de cacher leur féminité sous des vêtements ultra-masculins pose déjà l’enjeu du film, à savoir : la construction d’une féminité.


410593_1600Après l’excitation, les rires, la joie du stade, nous retrouvons brutalement le silence des espaces déserts, des cours silencieuses et vides, des hautes tours d’une cité que Marieme et ses partenaires de jeu traversent clandestinement, à l’affût d’un regard, déféminisées sous leurs larges vêtements de sport. Seuls les garçons ont le droit de traîner tard la nuit, alors que les filles rentrent pour veiller à l’intendance des maisons. C’est le cas de Marieme qui retrouve l’espace clos de l’appartement où elle a en charge ses deux jeunes sœurs et où son frère aîné règne en maître violent. Leur mère travaille de nuit, le père est totalement absent. Lorsque Marieme annonce, heureuse, à sa mère qu’elle passe en seconde, elle ne reçoit qu’un « c’est bien ma fille », sur un ton monocorde et indifférent : on sent alors tout le poids de la solitude et de l’étouffement chez cette adolescente, prisonnière d’un déterminisme social effrayant dont l’horizon de vie n’est guère réjouissant. Les scènes avec ses sœurs soulèvent les rires et illustrent la solidarité que les filles doivent tisser pour résister à la loi des hommes. Grâce à sa rencontre avec Adriatou, Fily et Lady, elle va enfin s’affranchir et se révéler.


Dès le deuxième chapitre, elle apparaît maquillée, dans des vêtements plus moulants qui montrent ses formes et sa sensualité. Passer d’une virilité commode à une hyperféminité nous montre les diverses facettes de cette jeune fille et c’est ce que la réalisatrice cherche à retracer quand elle dit que «tout le projet du film, c’est de montrer à quel point ces filles sont plurielles». Ainsi, ce film échappe aux clichés attendus sur le thème des jeunes de la banlieue difficile pour nous faire entrer au cœur d’une bande de filles, peu représentées dans notre cinéma actuel. Chaque étape de cette exploration nous guide dans la construction de cette identité féminine.


Dans sa bande, Marieme est rebaptisée Vic grâce à son amie Lady, la meneuse du groupe, qui lui offre un pendentif avec ses nouvelles initiales Vic pour Victoire, l’incitant à s’émanciper et à ne plus avoir peur. Les scènes où elles louent une chambre dans un hôtel pour y faire la fête évoquent leurs multiples visages et offrent des moments d’une rare spontanéité. Elles sont en lâcher prise total, sans frontière, sans passé, sans avenir, juste libres dans ce présent partagé et complice, improvisant une chorégraphie sur la chanson phare de Rihanna « Diamonds ». Un pur moment visuel. Et on se dit alors que les mots du texte leur ressemblent et qu’elles sont ces perles rares, enjouées,  protégées dans cet écrin d’amitié, de danse et de rires, loin de leur dureté ordinaire. Le passage du minigolf, particulièrement touchant et authentique, révèle leurs aspects plus enfantins où chacune livre bataille pour gagner la partie. La prestation de ces jeunes filles est étonnante et Karidja Touré (en deuxième année de BTS en assistanat de management) interprétant Marieme/Vic a su convaincre le public et le monde du cinéma par sa bouleversante présence.


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Marieme passe d’une identité à une autre, arpentant son parcours au gré de ses besoins d’indépendance. Elle rit, elle chante, elle se bat, harcèle à son tour d’autres filles, et découvre l’amour et la sexualité. Les garçons sont volontairement placés hors-champ, pris sous le regard de ces filles qui les perçoivent comme des étrangers avec qui elles doivent trouver leur place, essayant de contourner leur pouvoir. Celle qui va s’affranchir de ce joug c’est Vic, car elle assume et vit pleinement une relation amoureuse avec un ami de son frère. Ce bonheur va être vite bousculé par la rage du frère qui ne le supporte pas, parce qu’elle lui échappe et qu’il n’a plus d’emprise sur elle. Nouvelle étape pour Vic qui décide de quitter son quartier et devient une dealeuse pour subvenir à ses besoins. La perte de sa bande d'amies est déstabilisante et triste pour chacune d’entre elles, mais devenir adulte c’est assumer seule, et donc se détacher. C’est le chemin de Vic.


Finalement, c’est une course éperdue pour se trouver elle-même et y gagner sa liberté. Pourtant, elle reproduit aussi les schémas de violence qu’elle a connus quand elle maltraite d’autres filles ou gifle sa propre sœur. Nous avançons au travers de ces mouvements dramatiques, construits en cinq chapitres, attendant à chaque fois le nouveau visage de ce personnage. Ainsi, nous sommes liés à elle comme par un jeu qui serait de découvrir à chaque étape sa nouvelle identité possible. Cette habile construction du scénario crée une dynamique qui nous attache à Marieme, à Vic… La métamorphose de son corps, de ses goûts, de son environnement est intelligemment filmée car c’est au rythme de son intimité que nous progressons dans sa vie. C’est toute la pudeur de cette réalisatrice, qui a su justement montrer cette lente et émouvante construction qu’est l’adolescence et, plus bande-de-filles-celine-sciamma_410exactement, le fait de devenir une jeune femme.


Par ailleurs, le but de Cécile Sciamma était aussi de montrer la banlieue «  […] comme un lieu de circulation, comme lieu graphique qui a du sens […] », ce qui est particulièrement réussi et accorde aux ambiances des tonalités variées, tout comme ces filles et leurs langages : pluriels. Elle traduit bien le dérapage social qui s’est produit du fait que ces espaces pensés et conçus pour réunir sont devenus des lieux d’attente, des enclaves isolées du reste du monde.


Ces jeunes filles noires, peu représentées dans le cinéma d'aujourd'hui, nous les croisons quotidiennement dans nos villes, souvent rieuses, parlant fort, leurs casques sur les oreilles. Il était temps qu’on pose un autre regard sur elles.


©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes


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La scène de danse incontournable du film


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