Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier  
 

pour-que-tu-ne-te-perdes-front_cove_614Son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, est sorti en librairie au début du mois d’octobre, nous l’avons lu et nous sommes laissé entraîner dans les méandres mystérieux d’une écriture particulière. Mais avant d’entrer dans son nouveau roman, revenons à la carrière littéraire de Modiano pour mieux nous imprégner de son travail de mémoire au travers de trois œuvres, parmi la trentaine qu’il a écrite.


Avec Place de l’étoile, sorti en 1968, son premier roman qu’il fait lire à un ami de sa mère, Raymond Queneau1, Modiano apparaît plus ou moins provocateur : il y met en scène un personnage aux multiples facettes ; juif collabo ou juif persécuté, prêtre ou mac, brave ou salaud, il les sera tous.


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Dix ans plus tard, Rue des boutiques obscures sera récompensé par le prix Goncourt. Il y est question de l’histoire d’un détective, un temps amnésique et à qui on a attribué une fausse identité. Il part à la quête de sa propre identité, en partie dans le milieu de l’immigration russe. [Pourquoi certaines choses du passé surgissent-elles avec une précision photographique ?] L’auteur s’interroge sur l’imaginaire (imagerie) de la mémoire.


En 1997, Dora Bruder vient illustrer une fois de plus le sujet qui obsède Modiano et le trouble de l’époque : le narrateur tente de retrouver une jeune juive de 15 ans, dix ans après l’annonce de sa fugue (disparition) parue dans un journal en 1941. Cette fugue le renvoie à sa propre enfance.


Mais peu importe les événements que Modiano raconte, (ils) n’ont pas d’intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l’imaginaire et la rêverie. Il sait mettre du mystère et de l’émotion là où il n’y en aurait aucun sans son regard à lui, sans son imagination très particulière. Des récits fascinants par ce qu’il suggère et inspire à partir d’une situation quelconque, avec ses mots, sa vision à lui. D’ailleurs, Modiano avoue que (s’il avait) vécu au XIXème siècle, (ses) romans auraient traité de personnages et de choses plus solides. Mais la période de (sa vie), bien avant (sa) naissance, a été celle des disparus et des démolitions, une époque où le mot disparu cesse d’être un adjectif pour se convertir en substantif.


Son dernier livre, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : un roman de 160 pages qui emporte le lecteur dans l’univers de l’écrivain, détective du passé voguant dans ses souvenirs. Ceux d’un enfant perdu dans les années 50, environné de personnages louches…


D’un carnet2 d’adresse perdu puis retrouvé, l’histoire est un enchaînement de « présent-passé » énigmatique qui captive le lecteur. Le personnage principal du roman, Jean Daragane, se souvient : [Il fut étonné d’avoir encore en mémoire le numéro 73 (du boulevard Haussmann). Mais tout ce passé était devenu si translucide avec le temps…une buée qui se dissipait sous le soleil.]p.15


Des mots ravivent sa mémoire : [Le Tremblay. Chantal. Le square du Graisivaudan. Ces mots avaient fait leur chemin. Une piqûre d’insecte, d’abord très légère, et elle vous cause une douleur de plus en plus vive, et bientôt une sensation de déchirure.]p.33 Pour surmonter ses « passages à vide », il lui suffit de regarder de la fenêtre de son bureau l’arbre planté dans la cour de l’immeuble voisin, sa présence silencieuse le rassure : [dans les périodes de cataclysme ou de détresse morale, pas d’autre recours que de chercher un point fixe pour garder l’équilibre et ne pas basculer par-dessus bord.]p.44


Jean Daragane fait un bilan pour ne pas se perdre dans sa « recherche du temps perdu » que lui imposent de mystérieuses circonstances : [Quelles pouvaient bien être « les choses » que cet individu avait apprises de lui à la police ? En tout cas, les pages du « dossier » n’étaient pas très concluantes. Et presque tous les noms cités, il ne les connaissait pas. Sauf sa mère, Torstel, Bugnand et Perrin de Lara. Mais de si loin…Ils avaient si peu compté dans sa vie…Des figurants, depuis longtemps disparus.]p.56 Un « dossier » où il retrouve 3 photomatons d’un enfant non identifié au poste frontière de Vintimille, un 21 juillet 1952, en compagnie d’une certaine Annie Astrand arrêtée ce même jour : [Cet enfant que des dizaines d’années tenaient à une si grande distance au point d’en faire un étranger, il était bien obligé de reconnaître que c’était lui.]p.67


Daragane finira par retrouver au présent ce passé qui le rattrape ; Annie Astrand lui avait confié : [En l’absence de tes parents, jemodiano_postcard_396 voulais t’emmener avec moi en Italie…mais pour cela, tu avais besoin d’un passeport.]p.96 [Et puis je n’ai pas pu t’emmener en Italie…J’ai dû rester en France…Nous avons passé quelques jours sur la côte d’azur…Et après tu es rentré chez toi.]p.97 Celle-là même qui [n’avait pas seulement écrit l’adresse sur le papier plié en quatre, mais les mots : POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER, de sa grande écriture, une écriture à l’ancienne que l’on n’apprenait plus à l’école de Saint-Leu-la Forêt.]p.136


Une fois le livre refermé : le sentiment d’une histoire bien menée, jamais ennuyeuse et, par-dessus tout, une écriture maîtrisée au plus juste de la mémoire qui court et vous entraîne dans une littérature que peuplent les vivants et les morts dans des lieux réels et visibles et d’autres qui n’existent pas.


Nous nous accordons avec Antonio Munoz Molina3 quand il dit que Patrick Modiano est un écrivain « contagieux ». À vous de le découvrir.


 


© Sylviane Colomer – Centre international d’Antibes


 


1-Raymond Queneau, écrivain français (1903-1976) ; les personnages de ses romans sont insolites et évoluent dans des univers dérisoires, ils sont souvent confrontés à des situations burlesques. Zazie dans le métro sera porté à l’écran par Louis Malle en 1960.


2- Voir aussi de Patrick Modiano L’herbe des nuits (où il est question d’une enquête à partir d’un carnet) dans le coup de cœur littéraire de 2012.


3- Antonio Munoz Molina, écrivain et journaliste espagnol. Il a reçu le prix Prince des Asturies en 2013 et le prix Femina étranger en 1998.