Prix Nobel de littérature : les lauréats français  
 

L’origine des prix Nobel


Pour bien comprendre l’historique des prix Nobel, il faut remonter au XIXème siècle où vit le jour la grande révolution industrielle : pour mener les grands travaux entrepris – chemin de fer, tunnel du Mont Gothard, canaux de Suez, Panama et Corinthe, métros, ports – on avait besoin d’explosifs plus performants et fiables que la nitrocellulose (Christian Shonbein) et la nitroglycérine (Ascanio Sobrero et Théophile-Jules Pelouze), entachés de nombreux accidents spectaculaires. Alfred Bernhard Nobel, chimiste et industriel suédois (1833-1896), se consacra dès lors à l’utilisation sécurisée et la commercialisation de la nitroglycérine. Ses travaux de recherche, à partir de 1862, ont été soutenus par une banque française qui crut en la possibilité de « maîtriser » la force destructrice de cette nitroglycérine. Cinq ans plus tard, en 1867, Nobel créait la dynamite (du grec dynamis, « la puissance »), utilisée pour la première fois dans une carrière anglaise.


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La production de l’explosif connaît alors une croissance fulgurante, en Europe puis en Amérique du Nord. Alfred Nobel devint « un citoyen du monde », travaillant inlassablement au développement de nouvelles utilisations civiles de ses explosifs. Il devint aussi très riche.


Et les prix Nobel dans tout cela ?


Leur création a résulté d’un événement tragicomique quand, à la mort de son frère Ludvig en 1888, un journal français publia par erreur la nécrologie d’Albert Nobel, et ce qu’il lut l’épouvanta : Le marchand de mort est mort. Le docteur Alfred Nobel qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier. Pleinement conscient de l’objet de mort (les dangers de la science n’ont pas épargné la découverte d’Einstein non plus !) qu’il avait mis entre les mains des militaires, il apporta son appui, en compensation, à plusieurs organismes européens en faveur de la paix et il légua sa fortune pour créer les prix Nobel. Depuis plus d’un siècle, sont ainsi récompensés des hommes, des femmes et des institutions qui ont œuvré à mix-pic2_335_01l’amélioration de la condition humaine dans les domaines de la physique, la chimie, la médecine, la littérature, l’économie et la paix.


Le montant de la somme inhérente au prix est fixé aujourd’hui à 11 millions d’euros partagés entre ses lauréats. Chaque personnalité récompensée se voit décerner, par le roi de Suède, la médaille d’or et le diplôme de la Fondation Nobel, le 10 décembre à Stockholm, date-anniversaire de la mort d’Alfred Nobel.


Parmi les récipiendaires français, Marie Curie et Jean-Paul Sartre ont à coup sûr marqué l’Histoire : la scientifique d’origine polonaise aura reçu deux prix (de physique en 1903 et de chimie en 1911) et le philosophe écrivain déclinera le prix Nobel de littérature en 1964, le jugeant beaucoup trop tourné vers l’Occident.



La France, championne des prix Nobel de littérature


En deuxième position en tant que langue d’écriture (14,4%) derrière l’anglais (24,3%), la France reste la championne des prix Nobel de littérature (15 au total contre 11 pour les U.S.A et 10 pour le Royaume Uni). Quels sont-ils ?


Le poète français Sully Prudhomme fut le premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901. Il consacrera l’essentiel de la somme qu’il recevra à fonder un prix de poésie décerné par la Société des gens de lettres.


Trois ans plus tard, en 1904, c’est au tour de Frédéric Mistral (qui écrit en provençal) de recevoir le prix qu’il partagera avec l’écrivain et dramaturge espagnol José de Echegaray. Ardent défenseur de la langue provençale, il est le fondateur du Felibrige (association pour la défense de la langue et de la culture). Il affectera la quasi-totalité des fonds à l’acquisition et à l’aménagement de son musée du palais de Laval, à Arles.


Romain Rolland se verra décerner la prestigieuse récompense en 1915. La publication de ses articles -traduits en plusieurs langues- durant la Grande Guerre, a contribué avec son roman Jean-Christophe à ce qu’on lui attribue le prix. Pour avoir critiqué les deux camps à propos de leur désir de poursuivre la guerre, leur volonté d’une victoire destructrice. Sa position pacifiste le fera se lier d’amitié avec Stefan Zweig2 qui le fera connaître en Allemagne.


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Au début de la Grande Guerre, Anatole France en avait dénoncé la folie meurtrière : On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels. Il avait milité aussi en faveur de l’amitié entre les Français et les Allemands, malgré les insultes et les menaces de mort à son encontre. En 1921, il est lauréat du prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre.


Philosophe français, de père polonais et de mère anglaise, Henri Bergson verra son œuvre -surtout louée dans le monde anglo-saxon- couronnée en 1927. Humaniste et pacifiste à la fois, il avait été mandaté par divers pays pour des missions diplomatiques, pendant et après la Première Guerre mondiale. Il le sera aussi pour diriger l’Institut de coopération intellectuelle qui donnera naissance à l’Unesco en 1945.


En 1937, Roger Martin du Gard sera à son tour récompensé, juste après la publication de L’été 1914, l’avant-dernier volume de la saga des Thibault, qui décrit la marche à la guerre que ne peuvent empêcher les groupes pacifistes : l’un des frères gazé y meurt d’une lente agonie, l’autre va se sacrifier en lançant sur les tranchées un appel à la fraternisation des soldats allemands et français.


Deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1947, l’écrivain scandaleux qu’il a été pour certains, accepte l’hommage que lui rend l’Institution Nobel : André Gide qui s’est dressé contre les préjugés de son temps par la littérature ; la littérature qu’il s’est toujours refusé de compromettre à d’autres fins que l’écriture en soi.


Cinq ans plus tard, en 1952, les jurés de Stockholm consacrent François Mauriac pour la profonde imprégnation spirituelle et l’intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine. Écrivain engagé, il prendra position en faveur de l’indépendance du Maroc et de la Tunisie, puis de l’Algérie, condamnant l’usage de la torture.


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C’est en 1957 qu’Albert Camus est désigné pour son importante œuvre littéraire qui met en lumière, avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent de nos jours, à la conscience des hommes. Albert Camus, certainement le plus connu des Nobel de littérature français en dehors de nos frontières.


Saint-John Perse, de son vrai nom, Marie-René-Auguste-Alexis Leger, poète et diplomate, recevra le prix de littérature en 1960. Son œuvre entière, en une profonde cohérence, propose au lecteur de parcourir le réel humain comme une seule et même phrase sans césure à jamais inintelligible. Il fut un des auteurs des accords de Locarno en octobre 1925, plaidant pour une conciliation franco-allemande pour assurer la sécurité de la France puis de l’Europe.


En 1985, celui qui, dans ses romans, combine la créativité du poète et du peintre avec une conscience profonde du temps dans la représentation de la condition humaine, Claude Simon, sera à son tour consacré. Lors de l’attribution de la récompense, lu et apprécié à l’étranger, son nom est méconnu de la plupart des medias français !


Écrivain, dramaturge, metteur en scène et peintre, contraint à l’exil en 1987, le Chinois  Gao Xingjian devient citoyen français en 1988. Il obtiendra la récompense Nobel en 2000 ; il écrit en chinois. Une exception donc !


Jean-Marie Le Clezio : le prix lui sera décerné en 2008 en tant qu’écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante.


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En 2014, la preuve que la littérature française continue à flamboyer à l’extérieur de ses frontières : Patrick Modiano vient s’inscrire au tableau des écrivains français récompensés par les jurés du prix Nobel de littérature !


Gageons que ces œuvres littéraires françaises, et les autres, sauront agrémenter vos fêtes de fin d’année !


 


Meilleurs vœux pour 2015 !


 


© Sylviane Colomer – Centre international d’Antibes


 


1- Voir le coup de cœur littéraire dans ce même numéro.
2- Stefan Zweig : écrivain pacifiste autrichien (naturalisé anglais en 1940).