Novembre 1984 – novembre 2014 : CANAL + des Trente Glorieuses à la crise ?  
 

Un OTNI débarque en France


L’arrivée de Canal+ s’inscrivit dans le souffle nouveau qui, dans les années 1980, balaya les ondes françaises, emporta routine et archaïsmes, et imposa une nouvelle façon de concevoir la radio et la télévision. Rappelons que pour la radio, dès le 9 novembre 1981, le tout nouveau gouvernement de François Mitterrand avait mis fin au monopole d’Etat en votant la loi qui autorisait les radios locales à émettre.


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Trois ans plus tard, c’est un autre événement historique qui va secouer notre quotidien de téléspectateurs car cette nouvelle  chaîne, initialement baptisée Canal 4, est non seulement privée, statut inconnu alors, mais elle constitue un concept radicalement nouveau, du jamais vu jusque là. Cette chaîne semble tout se permettre et, en premier lieu, elle exhibe une liberté de ton inédit. Canal crée des émissions où règne un humour corrosif, impertinent, décalé. La nouvelle chaîne marquera encore davantage sa différence  vis-à-vis des trois institutions publiques d’alors : TF1, Antenne 2 (France 2 aujourd’hui) et FR3 (France 3) dont les  émissions apparaîtront d'autant plus conventionnelles et ronronnantes. La petite dernière est un véritable OVNI1 débarquant sur notre planète télévision.
Pour parvenir à ses fins, la direction de la chaîne va faire  de Canal un vivier de nouveaux talents à la fois parmi les animateurs (Antoine de Caunes, Fogiel, Jean-Luc Delarue et bien d’autres), mais surtout avec des acteurs et humoristes "made in Canal" : José Garcia, Jamel Debouze, Benoit Poelvoorde, Omar Sy (et son compère Fred Testot), Florence Foresti, Guillaume Galienne et surtout Alain Chabat et sa complice des Nuls, Chantal Lauby, qui sauront  insuffler cet "esprit Canal" si particulier, et ils le feront bien au-delà du petit écran puisque le grand écran sera vite conquis et leur proposera de s’illustrer également dans de longs métrages qui figureront parmi les succès cinématographiques de ces  deux dernières décennies2.


Canal+  la chaîne du cinéma et du football


Le succès viendra  assez rapidement malgré le frein que représentait alors d’autant plus que c’était une autre grande première à l’époque- l’obligation de s’abonner. Si le positionnement stratégique de Canal+ qui rompait avec le schéma télévisuel conventionnel  y est pour beaucoup, c’est le contenu des programmes axé sur le cinéma et le football qui finira par convaincre les téléspectateurs de canal-football-club-1f16-diaporama_2048mettre la main à la poche et devenir des abonnés. En effet, la chaîne alterne la diffusion en clair, c’est-à-dire gratuite,  de ses émissions  phares au ton si frais avec d’autres programmes cryptés dont seul le fameux décodeur adressé aux abonnés permet l’accès.


Pour ce qui est du football Canal emportera assez aisément auprès de la Fédération Française du Football (FFF) les droits pour la retransmission des matchs de football les plus attendus (sauf ceux de l’équipe de France qui doivent rester accessibles à tous).


Canal +  sait que, pour se faire une place au soleil, outre les droits de diffuser le spectacle que constitue le sport le plus populaire, il lui faut impérativement l’autre produit d’appel : le cinéma. Mais là, c’est une autrepaire de manches car le secteur cinématographique est hyper règlementé en France3. Les Pouvoirs publics et les professionnels du 7ème Art veillent, portant une attention particulière sur la concurrence que pourrait exercer le petit écran à l’égard du grand et qui pourrait déstabiliser l’économie du cinéma. La diffusion des films sur les chaînes est, de ce fait, strictement encadrée (Silvio Berlusconi en sait quelque chose, lui qui ne pourra pas utiliser en France les mêmes recettes qui ont fait son succès en Italie4). Ainsi, il est inenvisageable de prétendre programmer des films très récents ; de montrer autant de films qu’on le souhaiterait, le nombre de films étant lui aussi encadré ; la part des films français est également inscrite dans le cahier des charges signé par les chaînes ; de plus, la programmation des film doit se plier à un calendrier hebdomadaire…


1984-2014 Canal + et le Cinéma français : Les Trente Glorieuses


index_331Or, pour attirer des abonnés, la nouvelle chaîne payante doit pouvoir leur apporter ce fameux + qu’elle arbore et qui constitue son identité. Elle entreprendra une négociation très serrée avec le secteur et  obtiendra un statut particulier.
Un dialogue constructif entre les deux parties se poursuivra dès lors. Car, au cours de ces trente années, Cinéma français et Canal+ vont aller bien au-delà des simples dérogations et accords ponctuels pour établir un véritable partenariat gagnant – gagnant.


Grâce à lui, aujourd’hui, Canal+ peut diffuser un film en exclusivité 10 mois après sa sortie en salle (contre 22 mois minimum pour les autres chaînes) ; elle peut, contrairement aux chaînes en clair, programmer un film n’importe quel jour de la semaine ; et elle programme chaque année quelque 400 films (plus du double de ce qui est permis aux autres chaînes).


De son côté Canal + est devenu le grand argentier du cinéma français : elle lui apporte un soutien devenu essentiel puisque la chaîne doit consacrer respectivement chaque année au moins 9,5 %  de son chiffre d’affaires à l'acquisition de droits de diffusion d'œuvres cinématographiques d'expression originale française et 12,5 % pour les œuvres européennes. Chaque année, ce sont quelque 200 M€ qui sont investis par la chaîne pour  préacheter la diffusion d’environ 115 films français.


Après les Trente Glorieuses, la crise ?


On peut en effet, craindre le pire pour Canal + et, par extension, pour le cinéma français. Longtemps, le football et le cinéma ont permis à la chaîne de convaincre environ 6 millions de téléspectateurs de payer un abonnement mensuel de 40€.  Elle n’a plus le monopole du football depuis trois ans (depuis l’autorisationcanalvsbein_620 accordée, par le gouvernement français précédent, à Al-Jazeera d’implanter le bouquet de chaînes beIN Sport). Cette filiale de la chaîne qatari, exclusivement tournée vers le sport populaire, vend ses abonnements pour moins de 12€ mensuels et peut mettre sur la table des négociations avec la FFF ou l’UEFA et la FIFA ou tout autre fédération de sport, un budget quasi infini pour acheter les droits jusqu’ici détenus par Canal+ qui en est réduit à  ne pouvoir proposer à ses abonnées que quelques matchs arrachés à beIN sport.


Quant au cinéma, l’arrivée de Netflix en terres françaises proposant un abonnement pour moins de 8€ risque, à terme, de fragiliser grandement la position de Canal+ puisque les deux produits d'appel qui ont fait la gloire de la chaîne sont désormais accessibles à moitié prix. On peut, dès lors, s'attendre à des désabonnements en masse et par ricochet, à de graves difficultés de financement du cinéma français.


 


 


© Alexandre Garcia - Centre International d’Antibes


 


1. Objet Volant Non Identifié . OTNI = petit jeu de mots (objet télévisuel non identifié)


2. Comme acteur, José Garcia a, à son actif, des films comme La Vérité si je mens; Jamel Debouze Amélie Poulain, Indigènes, Astérix et Obélix, Né quelques part  Sur la piste du Marsupilami...; Benoit Poevoorde a joué dans Restons groupés, Rien à déclarer, Emotifs anonymes... Omar Sy dans Intouchables est actuellement sur les écrans avec Samba; Guillaume Galienne a joué et réalisé Les garçons et Guillaume à table ! ;  Alain Chabat a joué dans Didier, il a réalisé Astérix et Obélix, Sur la piste du Marsupilami...; Chantal Lauby est Mme Verneuil dans Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ?


3. Voir le jeu Êtes-vous un expert sur le cinéma français


4. Silvio Berlusconi importa le même concept qui avait fait son succès en Italie "Canale cinque" et en Espagne "la Cinco" pour lancer la nouvelle châine française la Cinq. L'aventure débuta en février 1986 mais en octobre 1990 ayant constaté son échec, il quitta le capital de cette chaîne qui disparut en 1992.