Il était une fois le grand méchant Netflix et les trois petits cochons  
 

Premier petit cochon menacé par Netflix :  les chaînes traditionnelles de télévision


La télévision est le concept de diffusion de programmes audiovisuels émis par des opérateurs avec pour objectif d’être directement  livrés dans chaque foyer et consommés en son sein. Ce concept, qui fut révolutionnaire en son temps, a une cinquantaine d’années et, s’il a évolué constamment, bénéficiant d’améliorations substantielles, le téléspectateur est  toujours resté tributaire des programmes du diffuseur. Il concevait son menu, en tant que récepteur, en choisissant ce qu'il allait visionner parmi un choix assez restreint et n’avait donc qu'une marge de manœuvre réduite.


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En ce début de XXIè siècle, les avancées technologiques, la multiplication des opérateurs et, par conséquent, de l’offre, affranchit le (télé)spectateur de toute contrainte liée à la réception d'une programmation donnée. Il est de plus en plus libre de regarder ce dont il a envie à un moment précis. Il est bien loin, le temps où pour voir un film intéressant un vendredi soir, notre spectateur lambda n’avait d’autre alternative que de se rendre dans une salle obscure.


Fort de ses 40 millions d’abonnés aux USA, Netflix est donc parti à la conquête du vaste monde en commençant par l’Europe et la France. Son irruption n’est pas anecdotique. Elle peut avoir des implications redoutables pour le paysage audiovisuel français et menace plus particulièrement le fragile équilibre de l’ensemble de l’échafaudage monté depuis plus d’un demi-siècle afin que le cinéma français puisse maintenir la vitalité qui est la sienne depuis.
La formule d’abonnement mensuel (de 7,99€ à 11,99€), très souple puisqu’on peut se désengager très facilement, permet d’avoir un accès immédiat et illimité à un catalogue particulièrement étoffé de films hollywoodiens et de séries américaines de tout premier plan (pour l'heure, les œuvres françaises récentes sont quasi absentes).


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Bien, mais alors quid des chaînes de télévision ? Il est évident que leur avenir ne peut que s’assombrir, qu’elles ont, jusqu'à maintenant, mangé leur pain blanc et que la période qui se profile à l’horizon ne sera pour les chaînes traditionnelles, selon toute vraisemblance, que des années de vaches maigres.
Pourquoi regarder l'offre d'une chaîne, si l'on peut créer sa propre programmation en puisant dans l'offre très diversifiée, alléchante et inépuisable d'une plate-forme ? Pour les chaînes, le résultat sera une audience morcelée qui ne pourra pas séduire à grande échelle les annonceurs entraînant une réduction drastique de leur chiffre d'affaires.


Ceci aura un sérieux impact sur la production cinématographique française. Les chaînes contribuent grandement au dispositif conçu pour pérenniser les capacités d'investissements cinématographiques. Parmi les règles qui s’imposent à elles, celles qui les obligent à financer le cinéma sont draconiennes2.


Le premier petit cochon menacé par Netflix serait donc la télévision française. Et, avec l’affaiblissement de ces opérateurs traditionnels, c’est tout le cinéma français qui se trouverait fragilisé par manque de ressources financières.


Deuxième petit cochon menacé par Netflix : la fréquentation cinématographique



On peut légitimement se demander si cette offre séduisante et à un prix modique équivalant plus ou moins au prix d’une place de cinéma, ne portera pas préjudice à la fréquentation des salles de cinéma de l’Hexagone. Aujourd’hui, la France est le pays européen qui compte la meilleure fréquentation des salles de cinéma. Depuis une décennie, elle frôle ou dépasse les 200 millions d’entrées3. Pour le premier semestre 2014 le Centre national du cinéma (CNC) a annoncé 106,62 millions d'entrées dans l’Hexagone, avec une part prépondérante pour les œuvres françaises4 qui se taillent une part de marché de 48,5 % (contre 37,4% au premier semestre 2013). La part des films américains recule, passant de 48,9 % à 41,6 % pour cette même période.


Si ce dynamisme est sans aucun doute dû à la relation toute particulière qu’entretient le pays des Frères Lumière avec le 7ème art et à la manière dont le cinéma s’est ancré dans la vie des Français, l’explication tient surtout à la manière dont le cinéma français est traité chez nous par les pouvoirs publics. La gestion de ce secteur de la création culturelle remonte à très loin avec notamment le travail remarquable fait par André Malraux, ministre de la culture de 1959 à 1969. Depuis, un consensus national (rareté exceptionnelle qui mérite d’être signalée tant les Français semblent préférer les clivages) s’est naturellement fait autour de ce qui est devenu un modèle économique et réglementaire visant à préserver un environnement propice à la création cinématographique et à la fréquentation des salles obscures. Ainsi, afin de ne pas porter préjudice au grand écran (français), le petit écran (français) doit se plier à un nombre important de règles parmi lesquelles celles qui gouvernent la programmation de films à la télévision. A titre d'exemple, signalons que les chaînes ne sont pas autorisées à diffuser autant de films qu’elles souhaiteraient, et elles ont, en outre, l’obligation de se plier à des obligations de diffusion qui, en définitive, ne les autorise à programmer des longs-métrages que certains jours et certains soirs de la semaine4.


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Cette nouvelle plate-forme de vidéo à la demande, liée à l’avancée technologique qui améliore de plus en plus le confort visuel du spectateur et lui permet d'utiliser les multiples écrans à sa portée,  accroissant ainsi les occasions de regarder des films, ne va-t-elle pas finir par impacter négativement sur la fréquentation des salles de cinéma ? Si tel est le cas, la désertion des salles de la part des spectateurs, aura une conséquence dramatique pour le financement du cinéma5. Le cinéma français connaîtrait alors un  drame identique à celui du cinéma italien. Florissant de 1960 au début des années 1980, il dépérit lorsque Berlusconi, en lançant ses multiples chaînes de télévision à l’assaut des foyers transalpins, sans aucun obstacle et sans qu’aucune règle n’ait été instituée en matière de diffusion de films sur ces nouveaux médias, porta un coup fatal à un cinéma intelligent et hautement créatif qui était allé, avec le western, jusqu'à concurencer Hollywood à partir de Cinnecitta.


Voici donc le deuxième petit cochon que Netflix pourrait croquer. La fréquentation du cinéma, maintenue avec obstination à un très haut niveau en France grâce à l’ensemble du dispositif (sa maison en bois ?) la favorisant.


Suite le mois prochain :  Canal+ fête ses trente ans... et c'est notre troisième petit cochon qui risque d'être croqué par Netflix




© Alexandre Garcia -  Centre International d’Antibes



1. Qu'es aquo ? En provençal : "Qu’est-ce que c’est ?" , "C’est quoi ?"


2. Voir le jeu "Êtes-vous expert ?" sur le cinéma français



3. (195,21 millions de spectateurs sur la période 2004-2013 avec une pointe à 216,6 millions en 2011) contre respectivement environ 80 millions en Espagne ; 100 millions en Italie ; 130 millions de spectateurs en Allemagne et 165 au Royaume-Uni. Et un nombre d’entrées moyen par habitant d’environ 1,5 pour l’Allemagne et pour l’Italie ; 1,8 pour l’Espagne ; 2,5 pour le Royaume-Uni et 3,2 pour la France)


4. Portée par des films comme Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (avec plus de 10 millions d’entrées) et Supercondriaque et Les trois frères, le retour, avec respectivement 5 millions et 2 millions de spectateurs.


5. Chaque fois qu’un spectateur achète un ticket d’entrée, il contribue au Fonds de soutien du CNC à hauteur de 11% du prix de son entrée. A raison de 6€ en moyenne, les entrées pour Intouchables (20 millions de spectateurs) auront ainsi rapporté quelques 13 millions d’euros au CNC.