Le collier rouge  
 

[A une heure de l’après-midi, avec la chaleur qui écrasait la ville, les hurlements du chien étaient insupportables. Il était là depuis deux jours sur la place Michelet, et depuis deux jours il aboyait. C’était un gros chien marron à poils courts, sans collier, avec une oreille déchirée. Il jappait méthodiquement, une fois toutes les trois secondes à peu près, d’une voix grave qui rendait fou.] Ce sont là les premières lignes qui ouvrent cette histoire. Elle se déroule au cours de l’été 1919, quelques huit mois après la fin du terrible conflit, dans une petite ville de ce vaste territoire voué à 9782070137978_1140l’agriculture, au cœur de la France, et qui a payé un lourd tribut à la guerre : [On ne voit pas les militaires d'un très bon oeil par ici. Bien sûr, les gens disent qu'ils sont fiers des maréchaux et ils fêtent les poilus. Mais ils se souviennent aussi que les gendarmes sont venus les chercher dans les fermes et que les officiers tiraient sur ceux qui mollissaient.] P 42


C’est là que débarque le jeune commandant Hugues Lantier du Crez : [C’était un homme d’une trentaine d’années et, après cette guerre, il était assez courant de voir fleurir des galons sur des gens aussi jeunes. Sa moustache réglementaire n’arrivait pas à pousser dru et elle lui faisait comme des sourcils sous le nez. Il avait des yeux  d’un bleu acier mais doux, certainement myopes. Une paire de lunettes en écaille dépassait d’une poche de son gilet. Était-ce par coquetterie qu’il ne les portait pas ? Ou  voulait-il donner à son regard ce vague qui devait troubler les suspects qu’il interrogeait ?]. P 13 Car l’officier est un juge militaire arrivé pour instruire le dossier de Jacques Morlac, retenu dans la prison de la caserne depuis deux jours. Si ce chien reste planté là au milieu de la place malgré la canicule, c’est qu’il attend obstinément que son maître en sorte.


Un chien et deux hommes, ce sont là les principaux personnages de ce roman. Au fur et à mesure que le juge effeuille le dossier de l’accusé, nous découvrons Morlac : [Quoi qu’il en soit, vous vous êtes distingué. Bravo. Août 17, citation signée du général Sarrail : « Le caporal Morlac a pris une part décisive dans une attaque contre les forces bulgares et autrichiennes. en première ligne dans cet assaut, il a personnellement  mis hors de combat neuf fantassins ennemis, avant d’être blessé à la tête et à l’épaule (…) Cette action héroïque a marqué le début de la contre-offensive victorieuse de nos troupes dans la région de Tcherna » Magnifique ! Toutes mes félicitations (…) Il a vraiment fallu que ce soit un acte d’une bravoure exceptionnelle pour qu’on vous décerne la Légion d’honneur. La Légion d’honneur ! A un simple caporal !] P 20


Le lecteur ne tarde pas à être confronté à une énigme. Tout d’abord pourquoi ce paysan du coin, devenu un héros de la guerre d’Orient sur le front grec, a-t-il été jeté en prison ? [« Je ne peux imaginer qu’un homme qui a gagné sa Légion d’honneur dans de telles conditions puisse se rendre coupable consciemment de ce qui vous est reproché. J’imagine que vous étiez ivre, monsieur Morlac ? » Non, dit l’homme. Je n’étais pas saoul. Et je ne regrette rien] P 21. Ensuite, se pose la question du rôle joué par ce chien qui ne cesse de lui manifester sa présence depuis l’extérieur. Afin d’instruire le cas du caporal Morlac et de rédiger son procès-verbal, le juge Lantier, citadin instruit, va s’évertuer à établir un dialogue avec le simple soldat. Deux France se rencontrent dans le tête à tête entre les deux hommes. L’homme du terroir, bourru et taiseux, va finir par livrer son histoire intimement liée à celle de son chien puisque nous apprendrons très vite que le fidèle animal a suivi son maître depuis le moment où les gendarmes sont venus jusqu’à la ferme de Morlac pour lui enjoindre de les suivre.


Un chien que la troupe finira par adopter [« Vous lui avez donné un nom ? » « Pas moi. Les autres. Depuis qu’il avait sauté dans le train, les gars, pour rigoler, l’appelaient Guillaume. A cause du Kaiser ».] P 45 et qui lui voue une fidélité à toute épreuve : [« Le reste du temps que faisiez-vous ? » « La routine : des patrouilles, des tours de garde, quelques reconnaissances. Et puis, surtout, on était malades. C’est un très mauvais climat. Moi, j’ai échappé à la malaria mais j’ai souffert d’une dysenterie terrible. Puisque c’est le chien qui semble vous intéresser, je vous dirai qu’il m’a veillé pendant toute la maladie et qu’il allait chercher de l’aide chaque fois que j’avais besoin de quelque chose ».] P 75


Le juge Lantier avance dans son enquête où le suspense tourne évidemment autour de ce qu'a pu commettre - et que nous ne saurons finalement qu'à la fin - ce paysan buté qui lit les œuvres de Victor Hugo malgré son maigre bagage scolaire: [« Il a reçu de l’instruction ? » « Peu. Dans ces coins-là, ce n’est pas l’usage, surtout quand il n’y a pas beaucoup d’enfants dans la famille. Le curé lui a fait la classe, histoire de lui apprendre à lire et à compter. Ensuite, il a été aux champs, pour aider son père. »] P 37


Le mystère s'épaissit quant à la relation étrange qu'entretiennent l’homme et son chien, Guillaume: [Maintenant que Lantier connaissait un peu Guillaume, il trouvait très touchant le récit de son dévouement pendant la guerre. Mais la froideur de son maître n’était que plus étonnante. Qu’il ait entretenu avec les bêtes, comme tous les paysans, un rapport utilitaire et dépourvu de toute effusion, il le comprenait. Mais il semblait y avoir autre chose, comme une forme de ressentiment. Que s’était-il passé entre eux, que le prisonnier ne disait pas ?] P 76


Lantier, jeune officier humaniste, parviendra à trouver les réponses en découvrant l’existence et le rôle d’une femme, Valentine, la 12664773795_4f1b_427femme de Morlac. Le collier rouge est une belle histoire de fidélité et d’amour. Le roman est tiré d’une histoire vraie1 où un chien a joué le rôle clé que nous découvrons dans les dernières pages. J-C Rufin se l’est appropriée avec tout son talent de conteur qu’on lui connaît pour nous immerger dans la France de ce début de XXème siècle, à la fois traumatisée par l’épouvantable massacre mais entamant déjà la longue route vers un monde plus juste et démocratique. L’horreur et l’absurdité de la Grande guerre sont omniprésentes et traversent tout le roman. L'affaire Morlac exacerbe le bilan de la boucherie qui n’en est que plus insupportable aux yeux des petites gens du coin, comme cette vieille femme affligée par la perte de son fils et de ses trois petits-fils, tous quatre tombés au cours de la même année 1915, et qui s’exclamera : [Le condamner ? Ah, Malheureux ! Le bon Dieu ne laissera pas faire une chose pareille, j’espère bien. Pendant quatre ans, ils sont venus chercher nos gamins pour les tuer, mais maintenant, la guerre est finie. Le préfet, les gendarmes et tous les gros planqués qui ont profité, ce serait plutôt à eux de rendre des comptes. S’ils condamnent ce gars-là, ce serait un grand malheur.] P 95


 


 


© Alexandre Garcia -  Centre International d’Antibes


 


1. Dévoilée en toute fin d'ouvrage


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Jeu  Le centenaire de la Grande guerre