Monsieur Loriot  
 

Raymond et son épouse Yvonne se préparent donc à la diffusion du premier épisode de la série culte, Santa Barbara : [À l’heure de l’apéritif, tous découvrirent avec déclaration les toutes premières péripéties de Santa Barbara. Depuis plusieurs jours la promotion c_monsieur-loriot_5938_296.sur TF1 allait bon train.] p.59 Car il est comme ça Monsieur Raymond Loriot, il adore les Etats-Unis, et tout ce qui vient de là-bas est meilleur à ses yeux : [Yvonne se lança dans une savante comparaison entre Dallas et Châteauvallon qui valait bien les Américains. Monsieur Loriot n’était pas de cet avis. Ce «Dallas du pauvre», comme il disait, n’avait décidément pas l’étoffe des séries outre-Atlantique et il n’y avait bien que le générique et la belle voix d’Herbert Léonard pour sauver le feuilleton.] p.24


Clélia Anfray nous peint ici le portrait d’un bourgeois français de province typique des années 80. Cet ancien de la SNCF est «le produit lambda» de l’homme d’après-guerre. Ayant connu le STO, ce petit retraité a quitté Paris pour Châteauroux en embarquant sa femme Yvonne. Là, sa vie est rythmée par les maquettes de trains à l’échelle H0, le Concorde et les petits plats de son épouse. Ce chef de famille est un pur chiraquien et ce qu’il déteste par-dessus tout, ce sont les socialistes : [Pourquoi Christophe Colomb est-il le plus grand socialiste ? (...) Parce que quand il est parti, il ne savait pas où il allait, quand il est arrivé, il ne savait pas où il était, et tout ça avec l'argent des autres.]p.108 Mais attention, notre Raymond n’aime pas plus les socialistes que les changements. Il n’aime pas la nouveauté dans la cuisine d’Yvonne, dans la politique de son pays ainsi que dans la vie de ses filles. Aussi, lorsque sa petite dernière, Jeannette, veut épouser un certain Sénégalais prénommé Patrice, Monsieur Loriot sort de ses gonds : [Sa mère et ses sœurs ne lui avaient pas été d’un grand secours et le déjeuner s’était gâté tout à fait lorsque, entre la poire et le fromage, Jany leur avait parlé mariage. Monsieur Loriot s’était étranglé et levé d’un bond : Moi vivant, jamais !] p.27


Dans la première partie du roman, le lecteur peut aisément se forger une opinion hostile sur ce fameux Raymond. Clélia Anfray fait tout pour nous montrer la dureté des hommes, de ces chefs de famille d’après-guerre. Elle tape dans le mille en réveillant en chacun d’entre nous des souvenirs quant à certains personnages de nos entourages ; qui n’a jamais eu un grand-père ou un grand-oncle à l’aura surdimensionnée? Qui n’a jamais eu dans sa famille un homme un «peu raciste», qui n’aime pas les «homos», qui est méticuleux et qui ne laisse rien passer? Certains ont aimé ces proches, d’autres beaucoup moins. Les enfants que nous étions étaient enthousiasmés ou perturbés face à ces personnages. Or, avec son écriture simple, l’auteur nous met rapidement mal à l’aise face à ce grand-père. En effet, plus l’intrigue avance plus elle nous fait découvrir un homme perturbé et anxieux : [Le vendredi matin, le grand père sembla particulièrement préoccupé. Le facteur lui avait remis un pli qui le fit disparaître une bonne demi-heure.] p.113. Quelque chose ne va pas dans la vie de Raymond et ce petit quelque chose va à nous déstabiliser. Cela nous perturbe car on imagine aisément comment la vie de cet homme, acariâtre et têtu à souhait, qui gère et note tout, peut basculer dès que quelque chose ne va pas : [Monsieur Loriot écrivait sur tout ce qu’il récupérait (...) Ces classeurs remplissaient ainsi les rayonnages du couloir et regorgeaient de notes, de sommes et de calculs : route d’Epernay, Esso Chalonnaise, 47km, 283 Km 7,3l/100, 17 juin 1979, treize heures quarante-sept, 63 francs 74 centimes.] p.36 Aussi,  dans notre lecture, la disparition de ce cher Raymond sonne comme un cataclysme et non comme un simple élément perturbateur : [Le lendemain, de retour du marché, Yvonne et les trois fillettes constatèrent qu’il avait disparu.] p.118


C’est le rythme du roman qui provoque en nous ce mal-être. Pendant plus de 100 pages, on apprend à découvrir Raymond. On vit clelia-anfray-signe-avec-monsieur-loriot-un-tres-beau-roman-de_397avec lui et son épouse. Pire, Clélia Anfray arrive à nous faire partager ses angoisses de grand-père : [Monsieur Loriot intervint : Ecoute-moi, cocotte. Si tu manges toute ton assiette, je te montrerai quelque chose au dessert. Tu verras tout ce qu’on peut faire avec une orange.] p.16. Quelque part, le narrateur nous a fait apprécier cet original, ce mauvais caractère dès le début. Mais c’est véritablement la disparition de Raymond qui chamboule la structure du roman et par conséquent notre vision. D’un homme détestable, «Papy» devient un homme appréciable, un homme de valeurs. C’est ici que ressort tout l'intérêt de l’intrigue et tout le talent de l’auteur.


La deuxième partie du roman se dévore. Pourquoi? Où? Comment? Toutes ses questions affluent dans nos têtes tout en altérant notre opinion face à Raymond. C’est dans ce revirement de situation que l’on doit saluer le remarquable travail d’écriture. Clélia Anfray joue avec nos opinions et nous montre que dans la vie «tout n’est pas blanc et tout n’est pas noir.» Elle nous fait prendre d’affection cet homme et surtout, elle nous fait comprendre qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et ce, même s’il est très difficile de changer nos personnalités. Monsieur Loriot est donc un roman profond et enthousiasmant qui en appelle à nos souvenirs intimes tout en dévoilant une mémoire commune à chacun d’entre nous.


 


© Loïc GASTOU – Centre International d’Antibes