La mémoire de la Grande Guerre : une clef pour le présent ?  
 

La Grande Guerre, ou la fin de l'innocence.



Bien que la Seconde Guerre mondiale occupe l'essentiel de l'espace commémoratif, la mémoire de la Grande Guerre reste vive en France. Dans d'autres pays, son souvenir a été éclipsé par la Seconde Guerre mondiale. En France, ce phénomène est moindre et plus récent.


Cette mémoire persiste car cette guerre bouleversa la France, l'Europe et le Monde. Elle est souvent qualifiée, de nos jours, de « suicide européen ». L’Europe y perdit sa première place dans le monde. Elle y perdit son insouciance et sa confiance en elle, l'état d'esprit positiviste qui était le sien au XIXème siècle quand rien ne semblait impossible aux travaux de l'esprit et des sciences.


La Grande Guerre fut l'entrée violente et fulgurante dans le XXème siècle, ce « siècle des excès » et son cortège d'horreurs. L'Europe y sacrifia son apogée culturel et économique, elle ne fut plus ni le centre ni la lumière du monde mais un champ de bataille puis un spectateur pris dans des enjeux mondiaux la dépassant, condamnée à l'impuissance.


La France, quant à elle, perdit 30% de ses hommes âgés entre dix-huit et trente ans. Ses pertes s'élevèrent  à un million cinq cent mille morts, 5% de sa population. La guerre provoqua, de plus, de nombreux changements sociaux, culturels, politiques. Le pays de 1918 n'avait plus grand chose en commun avec la France de la Belle Époque d'un XIXème siècle qui tardait à finir. La France de 1918 est mélancolique, pessimiste, moins sûre d'elle, dégoûtée de la guerre. L'insouciance devint crainte de l'avenir et inquiétude. Enfin, la structure même de la société fut secouée : l'émergence de la femme sur la place publique, la réapparition de partis extrémistes (de droite et de gauche), la rupture de l'Union Sacrée entre les Français et leurs dirigeants civils et militaires. Autant d'évolutions, de traumatismes aussi, qui ont fait la France du XXème siècle, la France d'aujourd'hui.


On comprend alors le choc que fut pour la France, comme pour d'autres pays, cette guerre dont la violence et la durée surprirent tous les belligérants.


Aujourd'hui encore, bon nombre de productions culturelles françaises ont pour cadre la Grande Guerre. Pour ne citer que des succès cinématographiques récents, on pourrait évoquer Joyeux Noël ou encore Un long dimanche de fiançailles. Le premier conflit mondial est aussi représenté dans la bande dessinée, la littérature, la télévision... L'intérêt médiatique, académique mais aussi -et surtout- populaire pour cette période ne se dément donc pas.


La commémoration, un rituel évolutif. .



La commémoration de ce conflit titanesque connut plusieurs phases. Dans l'immédiat après-guerre, triomphaient les cérémonies patriotiques, la glorification des vainqueurs et de l'effort militaire. Ainsi, seuls quelques-uns des monuments aux morts qui couvrirent la France dans les années 1920-1930 ne célèbrent pas les morts glorieuses ou la victoire, mais la paix.


Puis survint la défaite de 1940 qui éclipsa ce souvenir, une certaine indifférence s'installa. L'ancien combattant devint une figure tutélaire de la société française, apprécié avec une certaine condescendance. « Pépé et ses histoires de guerre! » C'est un personnage que l'on retrouva souvent dans les productions culturelles des années 1960 et 1970. La France des trente glorieuses a retrouvé une partie de son insouciance et ne veut plus s'intéresser à tout ça.


Puis, avec la disparition des témoins, l'émotion revint. Sous une forme différente.


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Un des rares monuments aux morts pacifistes.


Quelle mémoire de la Grande Guerre aujourd'hui ?



Avec le décès du dernier poilu1, les ultimes témoins disparaissent, la mémoire perd de sa vivacité.


Et pourtant, le pays est couvert de monuments, de musées. Dans ses provinces septentrionales et orientales, il est encore marqué dans sa chair. Dans ces mêmes provinces, la mémoire du conflit est bien vivace : on s'y souvient des combats, de l'occupation. La visite des champs de bataille de la Somme ou de Verdun, de leurs ossuaires, monuments et musées maintiennent la réalité de cette guerre. La Grande Guerre est aussi le conflit symbolisant les horreurs de la guerre.

Ainsi, ce n'est pas un hasard si Verdun2 fut le lieu de l'émouvante et symbolique poignée de main entre M. Helmut Kohl et François Mitterrand. Cette image devint un étendard de la réconciliation des deux ex-ennemis mortels.


C'est peut-être le plus important héritage de la Grande Guerre, l'idée à retenir des commémorations  en cours : un message de mémoire et d'espoir. Moyennant de la bonne volonté, de la patience et du temps, les pires adversaires peuvent se réconcilier. Nombreux sont les pays aujourd'hui qui pourraient suivre cette leçon, entendre ce message franco-allemand : Vous aussi, vous pouvez le faire.


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© Yann SELOSSE – Centre International d'Antibes


 


1- Ainsi nommé le soldat combattant de la  guerre de 1914-1918, dans le langage des civils.
2- « L’enfer de Verdun » coûta 360 000 hommes aux Français et 335 000 aux Allemands.