ROCK THE CASBAH  
 

Mouley Hassan (Omar Sharif), puissant industriel du Maroc1, vient de décéder subitement d’une crise cardiaque. Comme le veut la tradition musulmane, trois jours de deuil vont suivre. Dans la superbe villa Belle Époque surplombant Tanger, on  met les petits plats dans les grands pour recevoir la foule des invités. Le film saisit les personnages au cours de ces moments de recueillement, de repas et de discussions  qui vont se succéder.


C’est dans cette effervescence que la famille du patriarche se réunit, et ce sont les femmes que Laila Marrakchi a choisi de mettre à l’honneur. Autour de l’épouse,  Aïcha (Hiam Abbass2), les trois filles ont accouru. Il y a tout d’abord l’aînée, Myriam, interprétée par la belle comédienne et réalisatrice libanaise Nadine Labaki3. Loubna Azabal4 joue Kenza la sœur enseignante. Morjana Alaoui, Sofia, la cadette, atterrit à l’aéroport de Casablanca, alors qu'elle n’avait plus remis les pieds au Maroc depuis son départ aux USA pour y faire carrière comme actrice.


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Laila Marrakchi cherche à nous immerger dans la vie de ces femmes qui sont en réalité  six puisque la grand-mère, Lala Zaza (Assia Bentria) et Yacout, la bonne (Raouia), complètent cet univers féminin. Les hommes de la famille  eux, (les deux beaux-fils et le frère du défunt) passent en second plan. Laila Marrakchi nous fait accéder à certaines réalités de la femme marocaine par petites touches,  au fur et à mesure que nous faisons la connaissance de chacun de ses six personnages.


21020779_20130718120418237_1024Ainsi, si Aïcha nous est apparue d’emblée exsangue, ce n’est peut-être pas uniquement à cause de la mort subite de son mari. Epouse soumise, elle a accepté trop de choses et aujourd’hui, elle entend mettre bon ordre en exigeant tout d'abord que Yacout, présente dans la famille depuis plus de trente ans, quitte immédiatement les lieux, une fois les trois jours de deuil passés.


Myriam est une jeune femme à la fois moderne et libérée mais frustrée, délaissée par son mari avec qui elle ne cesse de se quereller et dont elle n’attend plus rien. Elle meuble sa vie futile de jeune bourgeoise à force d’opérations de chirurgie esthétique dans sa quête d’un idéal de beauté et du regard des hommes.


Kenza, l’intellectuelle de la famille, jeune quadragénaire coincée, se laisse guider par des convictions et des valeurs  dont elle se drape dans une conception conservatrice de la vie.


Sofia, elle, est une battante. Elle entend continuer à gouverner ses propres choix : n’a-t-elle pas quitté sa famille et son pays pour mener sa propre vie aux USA ? Actrice de seconde zone, abonnée aux rôles de terroriste arabe par Hollywood, elle s’est mariée, malgré la réprobation de ses parents, à un réalisateur américain (de films d’horreur).  C’est avec leur jeune fils, Noah, qui ne parle pas arabe qu’elle a accouru à Tanger.
Sofia est la pièce centrale du puzzle familial. Le personnage le plus complexe et la figure féminine qui revendique haut et fort le droit à la justice et à la liberté individuelle. On comprendra  assez vite que l’histoire d’une quatrième sœur, avec qui Sofia entretenait des liens privilégiés, plane sur cette réunion et exacerbe plus que jamais les revendications de cette jeune femme rebelle.


Lala Zaza est la grand-mère d’origine espagnole, totalement intégrée à la société marocaine, c'est un personnage espiègle, moderne qui délivre tendresse et bons conseils autour d’elle.


Enfin Yacout constitue une autre figure de  la femme marocaine. Elle est la composante berbère du Maroc. En tant que domestique, elle aura donc passé sa jeunesse au service de cette famille fortunée à l'image de beaucoup d'autres familles aisées qui se tournent vers la filière berbère comme la bourgeoisie parisienne le faisait jadis, recrutant leur bonne auprès des jeunes filles bretonnes5.


Il faut saluer à la fois la maîtrise de Laila Marrakchi pour filmer ce huis-clos familial, propice aux règlements de compte et son coup de génie pour avoir donné à Omar Sharif le rôle du omar-sharif-rock-the-casbah_600narrateur. L’emblématique acteur égyptien, intervient régulièrement au fur et à mesure que la réunion de famille avance pour nous prendre à témoin. Cet homme puissant et craint de son vivant, est devenu un sage, amusé par le spectacle de ses propres funérailles. Ses apparitions malicieuses ponctuent le film et c’est d’une voix douce qu’il nous livre ses commentaires quasi philosophiques sur la vie en général et sur sa propre famille.


Avec ce même sens aigu de l’observation et de la narration qui avait fait en 2006 le succès de Marock, son premier marock_533_01long-métrage, Laila Marrakchi a donc  choisi pour son second film, d’ausculter une nouvelle fois  la bourgeoisie marocaine. Les aspirations de la jeunesse dorée casablancaise ont laissé ici place aux  particularités des réalités de ces hommes et femmes aisés qui tracent leur voie en composant avec  des  valeurs antagonistes à l’image d’un Maroc fait de contrastes où occident et orient semblent se télescoper. Rock the Casbah traite de problématiques aussi sérieuses et graves que celles de la place de la femme dans la société et dans le couple ; la question de l’héritage et de la polygamie ;  des classes sociales s’apparentant davantage à des castes ; du devenir des aspirations individuelles ; de la difficulté de se  frayer son propre  chemin face au poids des convenances et à la résistance des codes et normes d’une société encore largement conservatrice.


Pour mettre en lumière ces aspects de la société marocaine d’aujourd’hui avec les contradictions et tiraillements qui la traversent, Laila Marrakchi a cependant choisi un ton de comédie dramatique haut en couleurs, "à la méditerranéenne". Les trois jours et trois nuits s’écoulent avec ses coups de théâtre et la découverte de lourds secrets de famille. Les sentiments ont beau être à fleur de peau, la gestuelle et les éclats de voix confirmer une extrême tension, l’apaisement n’est pas loin avec ses moments d’émotion, de retrouvailles et de tendresse.
Cela donne une oeuvre très convaincante, instructive sur le Maroc, que l'on suit avec plaisir grâce à six très grandes actrices.


 


© Alexandre Garcia -  Centre International d’Antibes


 


1. Lors du contôle de police à l'aéroport de Casablanca, le zèle empreint de reproches du fonctionnaire vis à vis de Sofia qui lui présente un passeport américain sera arrêté net par son supérieur hiérarchique : "Tu ne sais pas que c'est la fille du patron de Tide Maroc ?"


2. La grande actrice israélo-palestinienne, voir le film "La source des femmes" (2011) et "Une bouteille à la mer" (2010)


3. Réalisatrice des films franco-libanais "Caramel" (2007) et  "Et maintenant on va où ?" (2011)


4. Loubna Azabal dont nous avons parlé lors de la sortie du film "Goodbye Morroco"


5. Voir le film "Les Femmes du 6ème étage"



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