Maori  
 

1_1200Tous ceux  qui se sont lancés dans la terrifiante mais fascinante lecture de ses quelques romans noirs, primés les uns après les autres, tant Zulu que Haka et Utu1(pour ne citer que ceux-là) et qui ont plongé dans le monde de ce Grangé2 à la sauce ethnologique, attendaient avec impatience que ce pas soit franchi.


Pour cet enthousiaste de la diversité des genres, s’entourer du dessinateur Giuseppe Camuncoli a dû être une évidence. Ce dessinateur italien, très sollicité pour des bandes dessinées notamment de superhéros de p11_1180Marvell, comme  Spider-Man, a aussi travaillé avec l’écrivain Casali sur Les scorpions du Désert de la série à succès d’Hugo Pratt3… C’est pour cette raison que le style du coup de crayon de Maori nous fait penser à cet incroyable auteur et illustrateur  que fut Hugo Pratt.


La narration de cette BD, éditée en petit format (comme si c’était un format intermédiaire entre le livre et la Bande dessinée), se déroule en Nouvelle Zélande, pays choisi auparavant par l’auteur pour deux de ses romans. On y retrouve ainsi des caractères pas tout à fait identiques mais tout de même familiers, croisés déjà dans ses deux précédents romans.


Le héros, ou plus exactement l’antihéros, le lieutenant maori Jack Kenu, à l’histoire personnelle douloureuse, nous rappelle énormément le Jack Fitzgerald de Haka, au prénom près. « Jack Keanu vivait seul depuis sept ans…il fallait s’y faire, il ne s’y faisait pas. ». Cet antihéros, est présenté comme un sacré ripou dès la page 10 : alors ce sera 5000 de plus sac à merde, confirmé par son p31_1180supérieur à la page 14, le chef de la police d’Auckland, Sullivan : Des indics m’ont dit que vous rackettiez les repris de justice. De plus, son agressivité et sa facilité désarmante à en venir aux mains, ne nous le rend pas sympathique au premier abord, puisqu’on le voit, dès la page 9, brutaliser une femme sans aucune raison apparente. Cet électron libre, déterminé à résoudre les enquêtes coûte que coûte, a un côté obscur omniprésent accentué par les dessins de Giuseppe Camuncoli. p.11. Bien évidemment, on reconnaît vite la signature de Férey qui n’hésite pas à accentuer à l’excès le côté humain, sensible et blessé de ses héros tout comme Brian Epkeen, un des personnages de Zoulou, interprété avec justesse par Orlando Bloom dans son adaptation cinématographique4.


La ressemblance entre les personnages de la BD et de ses romans ne s’arrête pas là. En p38_1180effet, le médecin légiste Mc Enroe, beau gosse  marié mais maladivement dragueur, ressemble à s’y méprendre à celui de Haka, Mc Cleary « qui aimait les femmes par-dessus tout », et tous deux sont les seuls amis du lieutenant : Mc Enroe, le légiste, était le dernier ami de Jack. Il n’avait parlé qu’à lui quand sa vie avait basculé. p.13.


La suite de l’intrigue, je vous laisse la découvrir, mais on y retrouve le crime innommable d’une femme dans un lieu paradisiaque : La petite ville de Piha abritait une des plus belles plages de la côte, à l’ouest d’Auckland. p.15, et tout comme l’antihéros, Caryl Férey s’évertue à casser les mythes romantiques de pays comme la Nouvelle Zélande, l’Afrique du Sud ou encore l’Argentine. Il humanise les communautés fantasmées comme celle des Maoris en leur apportant une dimension réaliste, voire même un regard ethnologique dans la société actuelle avec leurs problèmes liés à l’alcool, à la recherche de leur identité. La jeune fille p39_1180assassinée se retrouve être le reflet d’une jeunesse blessée en quête d’identité : Je sais juste qu’elle traînait en banlieue sud avec une bande de connards. Le genre à se trimbaler en décapotable en buvant de la bière. p.37. La crise économique du XXIème siècle y est longuement abordée : Il faudrait commencer par juger Thatcher et Reagan comme criminels de guerre économique qui, en libéralisant les échanges, ont donné la main à la cupidité des hommes. La faute est grave. p.37. Mais un aspect nouveau est présenté, celui d’une communauté qui souhaite apportée une solution politique qui nous semble idéalisée : La culture maorie appartient à l’humanité, au même titre que les autres, en particulier celle des Pakehas (…). Le meilleur de nos cultures doit nous aider à tracer une voie humaine, une idée de développement à l’opposé du modèle financier imposé aujourd’hui (…). p.7 et qui pourrait apporter des solutions aux problèmes inter-ethniques si éloignés de notre culture occidentale.


Les couleurs sombres, les teintes ocre, la dureté des traits des personnages collent bien à l’image que l’on se fait en lisant du Férey.


On y retrouve également les références culturelles des Maoris connus de tout un chacun comme le haka, p.31, ou les tatouages, p.38, 39.


Caryl Férey dit lui-même sur son site : La torture et la poésie, l’amour et la rage sont mes thèmes de prédilection. Même si l’auteur pourrait ne pas maîtriser les codes de la Bande dessinée, comme lui reprochent certains critiques avec notamment la voix off, sa liberté de ton y est respectée ainsi que son minutieux travail « d’enquêteur-ethnologue-autodidacte-bourlingueur ».


Ce livre ne serait-il pas plutôt une sorte de finalité à ses deux romans sur la Nouvelle-Zélande, Haka et Utu ?


© Mireille Luaces - Centre International d'Antibes


: Zulu, roman paru en avril 2008, Haka, thriller paru en janvier 2003, Utu, thriller paru en février 2008


2 : Jean-Christophe Grangé est un journaliste, reporter international, écrivain, scénariste. Il est l'un des rares écrivains français dans le domaine du thriller à s'être fait un nom aux États-Unis.


3 : Hugo Pratt : est un auteur de bande dessinée italien, mort en 1995. Son œuvre la plus connue est Corto Maltese (1967-1991), qui a largement dépassé le champ de la bande dessinée.


4 : Orlando Bloom : est un acteur anglais surtout connu pour avoir joué dans les films : Le Seigneur des anneaux (2001-2003) et Pirates des Caraïbes (2003-2007). En 2013, il joue le rôle de Brian Epkeen dans l’adaptation au cinéma de Zulu, roman noir de Caryl Ferey, réalisé par Jérôme Salle