S’abandonner à vivre  
 

En 2009 Sylvain Tesson a obtenu le prix Goncourt de la nouvelle pour Une vie à coucher dehors (Gallimard 2010). Géographe de formation, il est l’auteur de nouvelles, de reportages, d’un essai autobiographique, Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2011), prix 1601170_658943514167370_1572750163_n_527Médicis en 2011, et a collaboré à de nombreux magazines et documentaires.


Né en 1972 à Paris, il a depuis parcouru le monde. Que ce soit à pied, à vélo ou à moto, il a traversé l’Himalaya, des déserts, participé à des fouilles archéologiques en Afghanistan et au Pakistan, escaladé Notre-Dame de Paris et le Mont-Saint-Michel, cheminé de Iakoutsk en Sibérie à Calcutta en Inde, il a vécu un an en ermite sur les bords du lac Baïkal, parcouru le trajet de la retraite de Russie sur les traces de Napoléon... Bref, Sylvain Tesson est un aventurier contemporain, un explorateur de notre monde :


[J’avais grande habitude de ces explorations de façades. Souvent, j’arrivais par les fenêtres dans les dîners. J’aimais toquer au carreau, surprendre les invités, effrayer les maîtresses de maison. Quelques visages blêmissaient et, après un moment de flottement, on finissait par m’ouvrir. J’avais failli tuer de peur un vieux libraire américain du Quartier latin en surgissant devant sa fenêtre du troisième étage, le jour de son anniversaire.] La gouttière P 41.


Et c’est tout ça qu’il nous livre dans les dix-neuf nouvelles de S’abandonner à vivre.


S’abandonner à vivre nous entraîne de Paris à Barbizon, en Sibérie, dans le Yunnan, du Niger à l’espace Schengen, en banlieue parisienne, dans le cirque de Mafate sur l’île de la Réunion, dans le massif du Hoggar en Algérie, de la Seine-Saint-Denis à l’Afghanistan, en Bretagne, à Zermatt, ou encore dans un train, quelque part entre Vladivostock à Khabarovsk.


S’abandonner à vivre c’est dix-neuf aventures à travers le monde, comme autant de fenêtres sur un ailleurs, dix-neuf aventures humaines, comme autant de fenêtres sur nous-mêmes.


L’auteur confronte ses personnages, sans complaisance, à des paysages extrêmes :


[Le Cervin déployait ses arêtes, il encadrait dans la fenêtre ses ailes de chauve-souris pétrifiées. Sa masse d’encre envahissait le ciel. Quelques heures auparavant, les faces schisteuses, balayées de traits pastel par les rayons du couchant, s’étaient reflétées dans l’argenterie, souveraines, silencieuses, nourries d’alpinistes qui avaient prétendu égratigner le rocher noir de leurs parois.] Téléphérique P 207


et à des situations qui pourraient être banales, mais qui ne le sont jamais :


[7 heures. Zermatt bruissait d’une nervosité anormale. Au bar des hôtels, dans la moiteur des spas, jusque dans les cuisines des restaurants, on commentait le naufrage : « deux types... la télécabine... coincés». Le vent avait forci, des gifles de grésil crépitaient contre les vitres. [...] On allait donc sabler le champagne pendant que deux pauvres types, dont la vie consistait tout entière à veiller au bon déroulement des loisirs des vacanciers, risquaient de geler, suspendus à leur cercueil de zinc. Déjà les premiers touristes passaient à table, la mine honteuse. [...] En somme deux connards, incapables de faire fonctionner leur nacelle, allaient gâcher la fête.] Téléphérique P 210


Ils sont amants, en couple, voyageurs, étudiants, ermites, facteurs, adolescents, soldats, insomniaques, écrivains, employés du téléphérique, parachutistes, ingénieurs, sans-papiers ou sénateurs. Ils tentent de se débattre, de se dépêtrer d’un quotidien trop lourd, d’une situation trop pesante, ou au contraire de se laisser porter, de suivre le cours des choses. Entre fatalisme, espoir et lutte, les héros s’abandonnent à vivre :


[Ernst et Karl avaient fini de dresser la nappe. [...] Ils allaient passaient le Noël de leur rêve. Des années qu’ils en parlaient de ce réveillon à l’altitude des dieux, dans le hurlement de la tempête...] Téléphérique P 212


et l’ironie du sort n’est jamais loin ; si elle fait parfois franchement sourire, parfois beaucoup moins :


[Tatiana n’appartenait plus au temps. Elle était sur sa rive et regardait passer les heures. La nuit, l’insomniaque est pareillement débarqué du convoi de la durée. Il se tient immobile dans ses draps en sueur, exclu du flux qui emporte les autres dormeurs. [...] Elle sirota du thé, fuma un paquet de cigarettes et comprit que son diplôme de français ne lui serait d’aucune utilité dans cette ville de béton congelé, peuplée d’ouvriers ouzbeks, de techniciens polonais et de pétroliers russes. [...] Qu’allait-elle faire de sa maîtrise de l’imparfait du subjonctif et de ses théories sur la description flaubertienne ?] L’ennui P 67-68


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Le style de Sylvain Tesson est empreint de poésie, il passe d’un registre lexical à un autre, avec un vocabulaire toujours très riche (j’avoue quelques termes géologiques que même mon dictionnaire ignore).





© Fanny Tournaire
– Centre international d’Antibes


 


 


S’abandonner à vivre, de Sylvain Tesson
Collection Blanche, Gallimard
Parution : 02-01-2014
224 pages, 140 x 205 mm


Pour en savoir plus sur l’auteur, découvrez l’association d’écrivains voyageurs dont il est le président.