La petite communiste qui ne souriait jamais  
 

Lola Lafon est d’origine franco-russo-polonaise et a grandi à Bucarest, Sofia et Paris. Romancière engagée avec, entre autres, son troisième roman, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, en 2011, elle est alors très remarquée par la critique la-petite-communiste-qui-ne-souriait-jamais_1500_02française et internationale. En effet, on note avec ce livre construit autour des événements du "Haymarket Square" qui ont eu lieu à Chicago au XIXe siècle, la coïncidence étonnante de l'insurrection décrite par cet auteur avec le mouvement des Indignés, bien que le roman ait été écrit avant.


Avec La petite communiste qui ne souriait jamais, elle dessine avec justesse le destin émouvant de cette jeune fille que tous voulaient figer dans ce corps d’enfant, léger, innocent, gracieux, mais qui fut dévorée par ceux qui la portèrent au plus haut. Pour la première fois dans l’histoire de la gymnastique, elle reçut un 10 du jury et détrôna ainsi la Russie. Pour nous faire découvrir ce personnage,  elle ose imaginer des dialogues entre la narratrice et Nadia, posant ainsi ses réflexions, ses critiques : [ …le rouge satin des nœuds démesurés dont les entraîneurs affublaient vos cheveux, cet accessoire garant d’enfance dans un monde où vous étiez toujours trop vieilles pour être jeunes .] p. 65 Cet ingénieux découpage, entre narration et dialogues renforce une authenticité et nous tient captivés. On sent son admiration pour l’exceptionnelle gymnaste, en particulier, quand elle décrit avec une poésie aérienne les mouvements de son corps lors des compétitions :  [Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover…Nadia C. se lance en arrière et, les bras en croix, donne un coup de pied à la lune, saut à l’aveugle… ] p.13 Elle décèle sa personnalité hors du commun et sa résistance à toute épreuve : [ … Nadia, elle, est une plante carnivore de dangers dont il faut la gaver. Elle suit ce que ce corps lui dicte, ce corps capable d’inscrire le feu dans l’air, une Jeanne d’Arc magnésique. Elle grignote l’impossible, le range de côté pour laisser la place à la suite, toujours la suite. ] p.77 La force de caractère de cette perfectionniste impressionne car rien ne semble la déstabiliser, pas même la gloire après avoir obtenu un dix aux barres asymétriques la première fois, et quand un des journalistes lui demande : [ Comment as-tu fêté ta victoire hier soir ?]elle répond : [Je n’ai rien célébré du tout. J’étais sûre d’obtenir au moins un titre. Je suis allée me coucher.] C’est l’étonnement général et nul ne comprend pourquoi cette enfant ne sourit pas. Pourtant [ …oui, elle sait sourire, mais une fois sa mission accomplie .] p.24


Cette concentration, cette capacité à endurer en silence et à maîtriser ses émotions sont les résultats d’un entraînement forcené. Ce texte évoque les mauvais traitements infligés aux sportives pour obtenir l’impossible : [ Elles souffrent de points de côté, leurs muscles tétanisés les font tituber d’une acrobatie à l’autre, des ivrognes haletantes. Toute la journée il commande : refais. Recommence. Les poignets des petites filles cèdent sous leur poids. ] p.72


Cependant, ces jeunes filles ne le vivent pas comme un supplice puisqu’elles espèrent le titre et faire honneur à la Roumanie. Malgré la gloire atteinte après tant de sacrifices, dès qu’elles deviennent femmes, que le corps prend ses formes naturelles, il devient une prison. Le monde du sport participe à cet engouement où il faut traquer le spectaculaire : [ …on a perdu l’habitude de ces corps de femmes […] le monde entier est en train de perdre l’habitude […] les fédérations de chaque pays ont modifié les critères de notation, on aime le très dangereux depuis le salto Comaneci, les accidents évités de justesse, il faut aligner de l’inconcevable .] p126 Grâce à une subtile construction, l’auteur décortique habilement toute la machinerie qui œuvre derrière ces sportives. Elle met en parallèle son  analyse de la politique sous-jacente, celle de la dictature communiste comme celle d’un capitalisme suffocant quand elle fait parler Nadia (parlant de sa mère qui pleura quand elle découvrit un supermarché aux États-Unis) :  [Le dégoût de cet amoncellement absurde. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer. ] p.92


De tous côtés, des dirigeants manipulent. Nadia est utilisée lors de réunions politiques, photographiée avec des dirigeants du pays. Elle ouvre les frontières, fait rêver toutes les filles de l’Ouest. On parle d’elle dans des émissions américaines. Ainsi, la séduction commence. Ce roman souligne intelligemment comment le président roumain Ceausescu a saisi un passage et a réussi à plaire quand la Roumanie a condamné l’entrée des chars russes en Tchécoslovaquie (la république tchèque actuelle) en 1968. Il est surnommé le Conducător, ou encore le Génie des Carpates et félicité internationalement. En France, Charles de Gaulle l’a décoré de la grand-croix de la légion d’honneur.  Pourtant, au sein de son pays, la critique sur la personne du Conducător n'est guère appréciée : la presse est muselée, les écrivains dissidents comme Paul Goma et Virgil Tanase fuient à Paris, et même là, ils ne sont pas à l'abri des commandos meurtriers de la Securitate. Les avortements sont interdits et des femmes sont traquées par des médecins pour les forcer à être enceinte.


Un des chapitres intitulé la police des menstruations résume parfaitement ce contrôle odieux infligé à ces filles.  Plus Nadia grandira, plus sa déchéance s’accomplira pour finalement fuir son pays vers les États-Unis, en 1989. Cette fuite fera la Une de la presse. Le peuple roumain  est sous le choc : [ Le dernier qui quitte le pays éteint la lumière en sortant, dit-on à l’époque, amèrement fier des rires qui suivront cette boutade.] p.262 Année de la chute du régime Ceausescu, suite aux tirs sur les manifestants du 17 décembre 1989 à Timisoara, le couple politique est arrêté et exécuté le 25 décembre 1989. Les images du procès et des cadavres sont diffusées dans le monde entier. La réflexion politique, sociale de ce texte pose ces questions suite à la révolution de 1989 et au libéralisme qui est entré : [ En 1989, ont-ils donné leur vie pour que nous ayons plus de Coca-Cola et de McDonalds ? Ont-ils donné leur vie pour que nous devenions des esclaves du FMI ? Sont-ils morts pour que nous nous enfuyions toujours plus loin de cette Roumanie qui ne peut nous offrir une vie décente ? ] p.253 C’est tout l’intérêt de ce subtil récit qui nous fait revivre l’histoire d’une légende de l’intérieur, en saisissant aussi toute la complexité humaine et en soulignant les intérêts et les enjeux du pouvoir d’où qu’il soit :  [Les médias occidentaux managent le récit de la révolution roumaine, une histoire très semblable à celle de Nadia. : des chiffres, des juges et du direct. La révolution, cet hiver 1989, fut le show mondial fascinant, le spectacle haletant d’une chute, détrônant celui des gamines qui ne tombaient jamais. ] p.307


Cet auteur séduit par un style étonnant qui jongle avec poésie et sarcasme, imaginaire et réalité. On sent sa connaissance aiguë de 611169-lafon-lola_c_lynn-sk-copie_1129la Roumanie, son implication intellectuelle, politique et aussi sa résonnance de cœur qui donne à cette histoire une force et une émotion singulières.


Lola Lafon est aussi musicienne et a sorti un premier album Grandir à l'envers de rien en 2006 salué par la critique et un deuxième Une vie de voleuse en 2011, suivi d'une tournée de concerts et de concerts-lectures autour de son roman Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce. Elle organise régulièrement des concerts pour accompagner ses sorties littéraires.


 


©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes