Ne me dites plus jamais bon courage ! Lexique anti-déprime à l'usage immédiat des Français  
 

[L’idée de ce livre est née dans la rue. Ou dans un TGV. Ou peut-être dans un café. Je ne sais plus. Je me souviens simplement qu’il y avait beaucoup de monde autour de moi, et que j’avais l’impression que tous ces échanges fusionnaient dans un tourbillon bizarre 9782919728107_655pour n’en former qu’un seul. Un dialogue résigné, démotivé, démotivant. Envahi de mots négatifs. Peu d’énergie, encore moins de conviction mais beaucoup de lassitude et de morosité] P14


Pour Philippe Bloch toutes ces manières de nous exprimer démotivent et nous enferment dans un cercle vicieux qu'il est temps de démonter. [Dis-moi comment tu t’exprimes, et je te dirai qui tu es. Laisse-moi découvrir tes expressions, adjectifs et mots préférés, et je te dirai quel est ton état d’esprit. Il suffit d’écouter les discussions qui ont lieu autour de nous pour saisir l’air du temps et comprendre une époque.] P13 Et l’air du temps a fini par colorer notre vie de gris. Au fur et à mesure que le pessimisme s’installait sont apparus des mots et expressions qui disaient ce manque d’optimisme tout en nous incitant à l'inaction. Sans en prendre réellement conscience, ils se sont glissés dans notre manière d'être, nous en avons fait des habitudes langagières, des "tics de langage"  dont nous abusons. A présent bien ancrés dans notre quotidien, ils lestent notre manière de voir la vie d’un pessimisme largement surdimensionné et injustifié mais tout aussi largement vérifié lors d’enquêtes internationales, (voir notre édito de février 2011) [Sans même nous en rendre compte nous contribuons ainsi à nous miner le moral et à nous enfoncer un peu plus dans une inquiétante dépression généralisée. A force d’expressions telles que "Fais attention", "ça ne marchera pas", "le problème c’est que…", "vivement la retraite", "y en a marre", et autres "bon courage" du matin, nous participons tous à une spirale infernale à laquelle il est urgent de mettre un terme.] P13


Le problème c'est que...


Ces expressions omniprésentes plongent pour la plupart d’entre elles dans notre inconscient collectif à nous Français. Intéressons-nous par exemple à l’expression "le problème c’est que…" ou son autre version : "le souci c’est que …" qui s’évertue à trouver des obstacles à tout bout de champ et qui freine la prise d'initiatives. Cette expression est aujourd'hui bien installée et gouverne notre vie car elle ponctue notre réflexion qu'elle soit d'ordre personnel ou professionnel. [Nous sommes devenus incapables de penser que les choses peuvent être simples normales, apaisées, fluides, agréables, que tout n’est pas forcément combat, tension, obstacle ou rivalité. Qu’il n’y a pas que des problèmes et qu’il est possible de vivre aussi heureux, voire plus, sans tenter de les débusquer en toutes circonstances. Qu’il n’y a aucune honte à voir un verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.] P41


Philipe Bloch analyse ce tic de langage et se réfère à notre éducation et à notre culture pour avancer deux explications. La première concerne le parcours scolaire du petit Français. Dès ses toutes premières années dans le système éducatif, le jeune écolier apporte le soir à la maison  [des devoirs à faire et des problèmes à résoudre. Des devoirs et des problèmes ! Sympa, comme façon d’entrer dans la vie… « Va faire tes devoirs ! » ne sonne-t-il pas davantage comme une punition plutôt que comme un encouragement ? C’est mal connaître la psychologie d’un écolier ou d’un étudiant que de lui promettre du sang et des larmes pour le motiver. C'est faire fausse route en matière d'éducation que d'oublier la dimension plaisir de l'apprentissage et de la découverte.
Notre culture analytique et la pensée rationnelle héritée de Descartes pourraient bien être la deuxième raison expliquant notre penchant national pour le décorticage systématique. En reposant sur le doute méthodique, principe selon lequel chaque idée, pour être reconnue valable, doit être mise  à l’épreuve et examinée dans ses moindres détails par celui qui la soutient afin de dégager son éventuelle vérité, elle aboutit le plus souvent à nous méfier plutôt qu’à faire confiance. Rien ne nous oblige pourtant à nous entêter sur le chemin masochiste du doute permanent. Nos existences seraient tellement plus légères, et notre niveau de stress tellement plus supportable, si nous étions capables d’évacuer ce double réflexe anxiogène et d’apprendre à dire :
"la solution, c’est que…"] P43 et P44


Pourvu qu'il ne m'arrive rien


Il est encore question d’éducation lorsque Philippe Bloch s’intéresse à nos peurs actuelles face à l’évolution du monde. Une peur qui nous assaille, qui nous rend pessimistes, qui nous fait regretter les temps passés, qui nous réduit à l’immobilisme et nous incite à ériger de trompeuses nouvelles lignes Maginot censées nous protéger alors qu’il faudrait de l’audace afin d’affronter ce nouveau monde en train de se construire. L’auteur compare la manière dont la maman française accompagne son enfant pour son premier jour d’école et la manière dont la maman américaine va le faire : ["Go and have fun" lui dit-elle en l’embrassant. "Vas-y et amuse-toi !" Rien de tel en France, où la mère protectrice multiplie en pareil cas les mises en garde du type Fais attention, sois prudent, ne prends pas de risque, ne touche à rien, ne parle à personne, ne tombe pas !
A force d’avoir peur que le ciel nous tombe sur la tête, nous sommes peu à peu devenus l’un des peuple les plus inquiets et les plus frileux du monde et accordant le moins facilement confiance aux autres, convaincus que cela représente un danger potentiel. A la question « Faites-vous naturellement confiance aux autres, ou bien pensez-vous qu’il faut se méfier de tout le monde ? » 79% des Français optaient pour la méfiance en 2011, nous plaçant 28ème sur trente pays sondés dans l’échelle de la confiance. Pas étonnant que cette méfiance généralisée se soit propagée à travers toute la société française (…) Notre pays n’est-il pas en effet celui qui a érigé le principe de précaution en tout puissant juge de paix de nos audaces ?
Il est temps d’arrêter de vivre dans la peur et d’exiger de l’Etat une protection absolue si nous voulons retrouver l’énergie et le plaisir de nous lever chaque matin. Pour nous y aider, imaginons un instant ce qui serait arrivé si le principe de précaution avait existé lorsque Christophe Colomb est parti à la découverte de l’Amérique…
] P51 et P52


Dans ce pays


Un autre réflexe contre lequel Philippe Bloch s’insurge est la propension qui est la nôtre à critiquer. Cette manière d’être nous est reconnue. Elle a franchi les frontières, ne sommes-nous pas connus pour être des râleurs ? Mais nous ne nous sommes pas contentés de cela. Nous sommes passés ces dernières années à  l’étape supérieure, à l’auto-flagellation, au dénigrement systématique de notre pays [Nous sommes devenus les champions internationaux de la critique stérile. Je râle, donc j’existe. Rien ni personne ne trouve plus grâce à nos yeux. Pas même la France, désormais objet de toutes nos frustrations et de la plupart de nos colères.] P95 Cette propension au dénigrement s’est répandue dans les médias (nous avons d'ailleurs pu le  vérifier fin décembre 2012 avec l’affaire Depardieu qui touchait à la fois à la question du cinéma français et à celui de l’hypothétique fuite de certains hauts revenus vers ce qu’ils considèrent être des terres plus hospitalières1).
[Vaut-il mieux se désolidariser de son pays, ses dirigeants, son gouvernement, sa politique, au risque d’aggraver plus encore notre image, ou bien faut-il se creuser la tête pour trouver des arguments permettant d’expliquer pourquoi la France reste malgré tout un pays formidable ?] P100


C’est en cela que le livre de Philippe Bloch est précieux. Non seulement il décrypte, analyse la dimension linguistique et psychosociologique de ces tics de langage et de comportements qui nous ont envahis, mais il nous démontre philippe-bloch_254à quel point ce pessimisme généralisé n’a, objectivement, aucune raison d’être.


Il est donc temps de s’ébrouer pour s’en défaire. Il est important de chercher à mettre en lumière les succès et les atouts que possède la France2. Trop concentrés à traquer les mauvais résultats et les mauvaises nouvelles (qui justifient notre insatisfaction), nous les laissons un peu trop systématiquement dans l’ombre. Or, c’est de cette manière que l’état d’esprit des Français changera. Ils semblent d'ailleurs l’avoir compris et être dans cette même attente puisque six Français sur dix considèrent désormais, que les médias accordent trop d’importance aux mauvaises nouvelles (résultats du baromètre annuel de La Croix, publié le 23 janvier 2014).


 


 


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© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes


 


1. a) Fin décembre 2012, les médias à l’unisson s’enflamment : les chiffres de 2012 par rapport à ceux de 2011 attesteraient de la mauvaise santé du cinéma français. Ils n’hésitent pas à parler de bilan annuel catastrophique. Ce constat fait place au dénigrement débridé.  A quelques semaines d'un nouveau bras de fer entre la France et la Commission Européenne puis les Etats Unis qui voient d'un mauvais oeil le dispositif de soutien à notre cinématographie, on se met à critiquer l’ensemble du système qui apparaît pourtant à l’étranger comme un modèle inégalé d’une politique attentive à l’industrie cinématographique et la culture.  Début janvier 2013 les chiffres officiels tombent : le cinéma français est au-dessus des 200 millions d'entrées (204,26 millions). Après une année 2011 record, boostée notamment par le succès démentiel d'Intouchables, la fréquentation des salles en France, en 2012, pendant la crise, n’a finalement baissé que de 5,9%, mais reste nettement au-dessus du niveau moyen de la décennie (193 millions). Quelques jours plus tard Unifrance, organisme chargé de promouvoir notre cinéma à l'étranger, publie le bilan pour l'année 2012 de la fréquentation des films français hors de nos frontières : alors que le record de fréquentation datait de 2008 avec 84,2 millions d'entrées, le cru 2012 à l'étranger porté par Intouchables, The Artist, Taken... enregistre un nouveau record avec 140 millions dentrées pour 875 millions d'euros de recettes à l'international. Une augmentation de 88%  par rapport à 2011. Mais cette impressionnante bonne nouvelle est passée quasiment inaperçue.


b) L’ensemble des médias titraient le 3 janvier 2013 que les Français étaient de plus en plus nombreux à demander la nationalité belge. Au soir du 3 janvier, le journaliste David Pujadas en faisait l’un des titres ouvrant le journal de 20h00 de France 2 : "En 2012, deux fois plus de Français ont demandé la nationalité belge". Cette information alarmiste arrivait dans la continuité du départ de Depardieu vers la Belgique et donnait à penser qu’une évasion massive était en train de se produire. Il fallait regarder les chiffres pour atténuer la portée de ces gros titres qui s'étalaient un peu partout. Nous apprenions en effet qu'en 2011 les Français qui avaient demandé à devenir Belges étaient...63. Ils étaient en effet 126 à avoir fait la demande en 2012.


2.  Outre celui du cinéma, citons parmi les succès de la France que nous ne savons pas saluer à leur juste valeur, celui de l’attrait touristique. Notre pays est depuis longtemps aux premiers rangs des destinations. Selon le dernier bilan publié fin janvier 2014 par l'organisation mondiale du tourisme, avec 83 millions d'étrangers accueillis en 2013 (+6%), la France reste le premier pays touristique au monde loin devant les États-Unis (67 millions) et l'Espagne (60,6 millions).