Baron samedi  
 

Ce dernier disque trouve sa source en parallèle d’un reportage tourné en Haïti en 2010, Lavilliers, dans le souffle d’Haïti, diffusé sur France Ô en 2013, qui retrace la situation des artistes juste après le tremblement de terre. L’auteur s’interrogeait, avait besoin de 3744bernard-lavilliers-pochette-album-baron-samedi_450réagir : « Je partais avec cette question : à quel moment reprend-on son stylo, sa guitare ? Tous m’ont affirmé qu’il y avait eu trois mois de silence… ».  C’est ainsi que Baron samedi, donne son titre à cet album, personnage mythique, mortifère, du panthéon vaudou, très présent dans les légendes et représentations haïtiennes.


L’album s’ouvre sur Scorpion, au rythme envoûtant, citant le poète turc Nazim Hikmet, mort en 1963, exilé en Pologne : «  comme un scorpion, mon frère, dans une nuit d’épouvante », enchaînant avec : «  terrible mon frère comme la bouche d’un volcan éteint, et tu n’es pas un hélas, tu es des millions… ». Ce ton sombre trouve une lumière avec Vivre encore, qui incite à l’espoir et au combat : « vivre encore, vivre comme un cri, cri du sang, cri de l’amour aussi, vivre ailleurs, survivre ici … ».


Dans un style plus proche de la chanson orchestrée, Jack, l’éventreur de Whitechapel, devenu dans ce texte l’éventreur de banquiers, le révolté refait surface pour déranger les puissants. Au cours de ce voyage musical, Y a pas qu’à New York, ravive les luttes : « Y a pas qu’à New York en fin de journée que les lames brillent taillées dans l’acier …en soufflant pour vivre une vie bancale … » et annonce Baron samedi, plus apocalyptique, évoquant le passage meurtrier de Sandy sur Haïti : « Ton squelette de phosphore, ta silhouette tremble sur le port… ». On y entend les souffrances et les blessures de Port-au-Prince. Ce personnage est, nous dit l’auteur, « en quelque sorte, le maître du cimetière, celui qui empêche de reposer en paix… C’est le chef des plaques terrestres, du dragon qui a ravagé le pays, et engendré 300.000 morts… ». C'est ce « squelette de phosphore » que l’on retrouve dans cette chanson éponyme aux tambours inquiétants. Avec sa musique, il espère tenter d’apaiser car il ne reste plus rien : « ... Je me fais le messager de ces grands guerriers absents … ». Ce thème est repris avec Tête chargée, aux cuivres afrobeat, qui exprime la relative force de l’art dans ce monde : «  … et les mots que je chante sont pris dans la tourmente, que peut l’art contre la misère noire ?  La musique contre la solitude … ». L’artiste s’est indigné face à la censure et a tenté de répondre lors de ces interviews à ce questionnement : « La première mesure des dictateurs reste souvent de brûler les livres, d’interdire les musiques… l’art symbolise la réflexion, la liberté. En un mot : la vie. »


Puis il nous guide vers sa douceur, ce salut tendre dédié à sa mère disparue, avec Sans fleurs ni couronnes. Ce bourlingueur nous amène aussi vers la Réunion avec Rest’ là Maloya, où le groove intervient durant cette réinterprétation de l’une des plus grandes chansons du patrimoine réunionnais. Lavilliers voulait retrouver ce qui traverse son histoire de musicien : « J’ai écrit d’autres paroles, tout en restant sur cette histoire d’homme marginal. J’aime cette idée de chanson maudite. Depuis des siècles, sa mélodie nous hante… ».


Et ainsi, il nous transporte vers son Vague à l’âme. Un disque où tous ses états et ses facettes apparaissent pour se clôturer avec une magnifique adaptation de vingt-huit minutes,  scandée de jazz, de rock et d’électro, d’un long poème de Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, qu’il rêvait d’interpréter. A 67 ans, pour ce voyageur impénitent, un rêve enfin réalisé, quelle grâce !


pho07b90572-5b5f-11e3-8be0-7c437e75f770-805x453_805


Bernard Lavilliers : showcase rencontre pour l'album Baron Samedi


A lire également, Causes perdues et musiques tropicales.



 


©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes