L’Abbé Pierre  
 

Une des figures prédominantes en France de l’action caritative du XXème et XXIème siècles : l’Abbé Pierre


Le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre ouvrier et la canne du pèlerin, c’est ainsi que le sémiologue Roland Barthes décrit l’Abbé Pierre (1912-2007) en 1957, à la sortie du film de Robert Darène, Les chiffonniers d’Emmaüs, quelques années après l’hiver extrêmement rigoureux pendant lequel l’Abbé se démènera pour venir en aide aux sans-abris, ces exclus du partage comme ils les nomment.


Les événements de cette année-là, une partie de son action et la médiatisation de son combat sont retracés au grand écran en 1989 dans le film de Denis Amar, Hiver 54, l’Abbé Pierre, ce dernier incarné par Lambert Wilson, avec à ses côtés, dans le rôle de la grande mécène,  Claudia Cardinale.


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Un peu d’histoire


Dans son ouvrage Préceptes de vie de l’Abbé Pierre (paru en 2007), Albine Novarino précise qu’Emmaüs est une espèce de carburant social à base de récupération d’hommes broyés. Le mouvement Emmaüs de l’Abbé Pierre -baptisé ainsi en référence au village de Palestine où le Christ rencontre ses disciples et leur redonne espoir- voit le jour en 1949. Cette organisation laïque de lutte contre l’exclusion, aujourd’hui présente dans 36 pays du monde, consiste en des communautés Emmaüs se finançant tout d’abord par la vente d’objets et de matériels de récupération et organisant, construisant des logements pour les plus défavorisés.


Bernard Kouchner, fondateur de Médecins sans frontières considère l’Abbé Pierre, comme l’inventeur de la loi du tapage médiatique, appellation justifiée si on se rappelle sa lettre ouverte au Premier Ministre publiée dans la presse écrite française après la mort par le froid d’un nourrisson sans-abri : il presse le représentant politique d’accorder des logements sociaux HLM (habitation à loyer modéré) aux plus démunis et de mettre un terme provisoire aux expulsions, les températures de l’hiver 1954 descendant à Paris à moins 25 degrés, en Alsace à moins 30. A l’ordre social évoqué par le gouvernement, l’Abbé répond par l’harmonie sociale.


Mais  le tapage médiatique le plus mémorable reste son appel du 1er février 54 sur les ondes de Radio Luxembourg (plus tard, RTL) qui entraînera plus de 500 millions de francs de don ; deux millions seront offerts par le père de Charlot, Charlie Chaplin, qui commentera son geste en soulignant : Je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné. Ce soir-là, le standard téléphonique de la radio saute et les jours suivants, courriers et dons en nature déferlent ; cette marée de générosité nécessitera plusieurs semaines pour être triée et répartie aux quatre coins de l’Hexagone tandis que l’hôtel parisien Hossmann faisant office de QG d’Emmaüs attirera maints bénévoles et accueillera également de nombreux sans-logis.


En mars 1954, naîtra l’Association Emmaüs visant à fédérer les communautés Emmaüs avant de se spécialiser dans la gestion des centres d’hébergement de la région Ile-de-France. Cette année-là,  nombre de logements pour les sans-domicile-fixe en situation d’urgence sont construits, proposant non seulement toit et couverts à ces derniers mais aussi  un travail digne les rétablissant dans leurs droits fondamentaux.


Toujours en mouvement et la main sur le cœur


De par les nombreux voyages de son fondateur, le mouvement Emmaüs gagne du terrain dans l’Hexagone et en Amérique du Sud. 1971 verra la fondation d’Emmaüs International ; 1985 la création de l’Association Emmaüs France, à l’initial pour l’organisation de l’ensemble des « troupes » Emmaüs françaises puis se concentrant sur celles de la capitale. En 1988, le grand barbu en soutane met en place la Fondation Abbé-Pierre œuvrant pour le logement des défavorisés et reconnue d’utilité publique (1) en 1992.


Précisons que notre Abbé n’a pas pour objectif de diriger tout ce qui a vu le jour autour d’Emmaüs car il s’intéresse avant tout à l’innovation, à la création, au lancement de projets, structures, livres, disques audio et vidéos et à la rencontre et aux échanges avec les plus grands de la sphère mondiale politique, scientifique et religieuse.


Issu d’une famille bourgeoise lyonnaise, il renonce à sa part de patrimoine familiale et en fait don aux œuvres caritatives et par la suite, tout au long de sa vie, il versera ses droits d’auteur au mouvement Emmaüs puis à la Fondation Abbé-Pierre. Emmaüs International est le légataire universel de ses droits depuis sa mort, à l’âge de 94 ans, en 2007.


Propriétaire d’un vignoble en 1994 dont le vin est vendu au profit d’une œuvre humanitaire, il en fera don  au Dalaï Lama qui en est toujours le détenteur.


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« Jusqu’au-boutiste » dans l’âme


2007, la campagne présidentielle bat son plein. Âgé et malade, l’Abbé Pierre descend dans la rue en soutien à l’Association DAL (droit au logement) et voit certains candidats défendre un texte de loi qu’ils veulent appeler la loi Abbé Pierre, écho à la  loi Coluche (voir Édito de janvier 2014) votée à l’unanimité par le Parlement en 1988. Coluche, cet humoriste et acteur français, son ami et successeur dans l’aide aux sans-logis qu’il soutiendra toujours dans son action caritative. Soutien mutuel puisque Coluche fera don à Emmaüs d’un million de francs.


Nous retrouverons Coluche, l’historique et le superbe développement de son action ainsi que ses Restos du Cœur dans l’éditorial de janvier. En attendant, rendons hommage à tous ces centres qui, encore cet hiver, permettront aux exclus du partage de mieux traverser cette saison. En toute fraternité et avec nos meilleurs vœux, souhaitons à tous de passer de très bonnes fêtes de fin d’année.


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© Kathy Lauer – Centre International d’Antibes


 


1- En France, le terme d’association caritative n’existe pas au niveau légal. Ce qui s’en rapproche le plus est celui d’association d’utilité publique. Cette reconnaissance reste un pouvoir discrétionnaire de l’Etat.