Thomas Fersen & The Ginger Accident  
 

Voici donc vingt ans que le chanteur au banjo (ou ukulélé) et à la voix éraillée nous régale de ses histoires, rafraîchissantes et surannées, peuplées de drôles de personnages et d’animaux qui parfois  nous prennent à témoins. Tout professeur de français suit thomas-fersen-the-ginger-accident1_960avec délice les aventures mises en scène par Thomas Fersen car, sous sa plume, elles peuvent devenir grandioses. La chauve-souris, (voir la Fiche pédagogique que nous lui avons consacrée) est incontestablement son chef d’œuvre tant le défi était grand et tant la poésie loufoque, débridée, met à contribution la langue française dans un splendide exercice de créativité linguistique.


Notre baladin s’est associé pour son dernier album, au collectif lyonnais The Ginger Accident qui a su envelopper ses paroles, de mélodies très "années soixante" et le résultat est assez réjouissant. Dès Donne-moi un petit baiser, la première  chanson de l’album, ressurgit le souvenir d’un classique de la chanson française de cette époque-là, chanté par Nino Ferrer : Mirza. Ce tube yé-yé, nous rappelle combien la nonchalance et la légèreté étaient de mise en ce temps lointain déjà où officiait, également Jacques Dutronc, un autre spécialiste qui aimait nous faire consommer sans modération son cocktail d’humour, de légèreté avec parfois un zeste de gravité.


Aujourd’hui, dans un monde beaucoup moins porté sur l’insouciance, Thomas Fersen, fils spirituel à la fois de Jean de la Fontaine et de ces deux piliers de la chanson française des années soixante, apparaît en total décalage, tout comme certains de ses personnages qu’il se délecte à créer au fil des albums. Des personnages dont l’indolence les place à contre-courant dans une époque où la frénésie triomphe : [ On me dit que je suis paresseux / Que je ne fais que ce que je veux / C’est-à-dire pas grand-chose / On dit que je me repose / Je suis désolé, je n’ai que deux pieds / je n’ai que deux pieds / franchement désolé / Dans la rue, il y a des travaux / Et moi j’aime regarder les travaux / on me dit : "Du balai !" / "Plus vite que ça s’il vous plaît !"] Je n’ai que deux pieds album Pièce montée des grands jours (2003)


C’est bien ce personnage qui, aujourd’hui, 10 ans plus tard, semble énoncer son CV et ses savoir-faire dans Mes compétences [Je sais gober une cacahouète lancée en l’air / Je sais siffler dans mes doigts / Je remue les narines et je remue les oreilles / Et je ramasse un crayon avec mes orteils / Je sais souffler dans mes mains pour faire le hibou / En ombres chinoises, je fais la chèvre et le loup / Avec un élastique, je fais la Tour Eiffel / et le berceau du chat / Aux ricochets je suis un professionnel…] Dans une société de plus en plus exigeante, vouée au culte du toujours plus,  qui consacre le dynamisme et le gain en tous genres, les personnages singuliers de Thomas Fersen sont à contre-courant, flottent, comme égarés, étrangers dans une époque qui n’est pas la leur : Pingouins des îles [Quand on en a vraiment plein le dos / Plein le dos de la cabane au cars, / Quand on en a marre, on décarre, / On va derrière le château d’eau / On est posé, on est tranquille / On est comme les pingouins des îles / Quand on en a vraiment plein le dos / D’être derrière le château d’eau / Quand on en a marre du décor / On va au monument aux morts / On est posé, on est tranquille / On est comme les pingouins des îles / On regarde passer notre jeunesse / En restant assis sur nos fesses / Quand on en a vraiment ras le bol / On se met debout sur nos guiboles…]


Si notre société exige de l’homme moderne qu'il se montre sûr de lui, qu’il soit un battant, un séducteur, les personnages masculins des chansons de Thomas Fersen restent inexorablement en marge, très peu concernés par cet archétype. Quelque peu dépassés, loin d'assumer le rôle que l'on attend d'eux, ils ne sont pas non plus à leur aise question relations avec les femmes comme dans Viens mon Michel [ Je n'ai pas peur de me battre / ils peuvent y venir à quatre. / Je n'ai pas peur de mon ombre / Quand il commence à faire sombre / Mais j'ai peur de la femelle / Quand je passe dans la ruelle. / Le matin elle mâchonne, / Elle fait des bulles de chewing-gum / Elle veut m'attirer à elle, / Elle me dit "Viens mon Michel / Viens te rafaîchir grand sot / Au lieu d'y apporter ton seau"...]  ou bien dans Les femmes préfèrent [Les femmes que j'ai assassinées / Avec moi sont mortes d'ennui / Je les tue avec mon bonnet thomasfersen2013zazz-iwmt_336de nuit / Les femmes préfèrent les méchants / les méchants sont plus alléchants / les femmes préfèrent les salauds / Les salauds sont plus rigolos / Celles à qui j'ai réglé leur compte / Avec moi sont mortes de honte / Quand elles ont vu ma voiture sans permis / Je préfère y aller plan-plan / dans la voie des véhicules lents / Je me fais doubler par les camions / Les camions sont bien plus mignons...]


C'est cela aussi Thomas Fersen, alors que dans le monde règnent les méchants et les camions, il a l'art de nous inviter dans son propre univers poétique où une gentille sensiblité douce nous accueille. Et, avec lui, nous vérifions... qu'un peu de douceur dans ce monde de brutes, ça fait du bien !


 


Ecouter l'audio officiel de Donne-moi un petit baiser


Voir le clip de Je n'ai que deux pieds


Voir la chanson Monsieur tirée de l'album Qu4tre (1999) et interprétée lors d'un concert à la Cigale en novembre 2003


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes