L'esprit de l'ivresse  
 

Le contrôle d’identité dans la cité des Iris : les trois policiers et Youssef Chalaoui


[Ils sont nerveux pourtant, comme ils approchent lentement de lui, tournant de tous côtés des regards en alerte, guettant les projectiles qu’ils savent leur être destinés et toutes les preuves de la haine qu’on leur porte, sans aucun doute…Ils s’avancent avec précaution, sans uniformes mais comme bardés d’armes, dans ce qu’il imagine être un cliquetis d’armure, ils retiennent visiblement leur respiration, redoutant l’air chargé de maladies mortelles contre lesquelles ils ne possèdent pas d’anticorps ; ils s’avancent et leurs yeux se sont fixés sur lui, mais leurs pensées sont toujours aux complots qui les cernent déjà, bourgeonnant derrière les fenêtres des appartements surpeuplés, dans la lascivité, puis passant d’immeuble en immeuble aussi aisément que les ondes, formant pour finir une communion de malfaisance qui tend à abaisser le couvercle oppressant du soir…
Cette distance à parcourir dans l’hostilité générale, cette anxiété, c’en est déjà trop pour eux, qui ne parviennent pas jusqu’à lui et restent plantés. Puis, de son index frétillant, le plus grand des trois hommes le réclame, qu’il fasse un pas vers
lesprit-de-livresse2_1063eux et leur fournisse pour commencer cette preuve de bonne volonté, qu’il comprenne leur attitude : c’est leur allergie à ce lieu qui parle (…)
Et maintenant ils l’entourent, trois formes d’hommes, trois gargouilles, trois loups. Ils patientent avant de parler, attendent le bon moment sous couvert de procédure, le bon moment pour eux, reniflant fort et crachant par terre. Puis ils se mettent à hurler d’un coup : leurs mâchoires claquent, et leurs voix sont pleines d’un verre pilé qui ne devrait pas se trouver dans une bouche ni jamais être déversé dans une oreille, et leurs langues gonflées et jaunes font faire des tours incroyables à leurs chewing-gums. Bouge pas ! Bouge pas !
] P 36


Le vieil homme ne survivra pas lorsque, ayant été bousculé par un des policiers, il perdra l’équilibre et que sa tête heurtera violemment le trottoir.


L’émeute débute aux Iris


L’annonce de la mort de cet habitant des Iris se propagera dans l’ensemble de la cité. Le drame crée une réaction commune bien que multiforme. L’indignation débordera les premières lignes de contention que forment les élus et autres notables locaux avec le maire à leur tête  [On les voit à plusieurs reprises reprendre un geste caractéristique du maire, tout en s’adressant au profil d’hommes énervés et fiers qui regardent droit devant eux… Mais tout aux yeux à captiver et aux bouches à garder closes, caquetant sans discontinuer, ils ne remarquent pas les clameurs qui montent plus souvent autour d’eux, ce que leur intervention a provoqué : c’est comme si la foule s’était mise à parler sa langue si particulière, malaisée à comprendre, avec ses répétitions et ses fautes, ses dépressions musicales et ses ornements inutile, ses longues lamentations, « C’est toujours pareil, toujours nous et rien ne change, ses larmes et sa sentimentalité, C’était un des nôtres »(…) Cependant le maire ne se résigne pas, lutte avec d’autres mots et d’autres tournures, moins populaires, peut-être plus exacts mais qui paraissent bien légers, s’épuisant à essayer d’attraper la masse fluide qui l’attaque puis se dérobe puis attaque à nouveau, à repousser indéfiniment les haleines chargées et à éviter les invectives anonymes qui fusent dans le noir –comme cerné il doit se tourner et se retourner régulièrement afin de faire face. Cependant, après qu’un troisième doigt a été pointé sur sa poitrine, il s’échappe un peu, et ses pensées se réfugient auprès de sa famille, il retrouve un bonheur domestique qu’il n’a jamais vraiment connu, qu’il s’oblige à inventer, pour son propre équilibre mental]  P 47


La colère gronde et se répand dans toute la cité bientôt bouclée par les compagnies de CRS déployées pour ramener l’ordre. S’ensuivent des pages où Loïc Merle fait montre de tout son talent pour décrire d’une langue fluide, forte, épique, les mouvements de la foule bientôt fractionnée en de multiples composants  extrêmement mobiles, prêts à livrer une lutte acharnée pour la maîtrise de ce qu’elle considère être son territoire. Ici, pas de personnage principal, point de narrateur. Le stylo-caméra de Loïc Merle offre au lecteur de longs travellings au cœur de la mêlée pour qu’il puisse constater que l’âpre combat au cœur des Iris promis à la victoire des CRS va finalement leur échapper et tourner à l’avantage des émeutiers.


Clara l’une des icônes de la Grande Révolte raconte


Lorsque la jeune Clara, personnage principal de Loïc Merle qui va porter la suite de l’histoire en devenant la narratrice, entre en scène (P 83), le lecteur comprend que les émeutes ont quitté depuis longtemps les Iris pour gagner d’autres territoires. Les troubles partis de la cité de la banlieue parisienne se seront transformés en Grande Révolte. Le président de la République et son gouvernement ont fui Paris où règne un chaos propre à toute vraie révolution [La Révolte avait contribué à isoler les plus faibles, qui se nourrissaient comme ils le pouvaient, fixaient d’un œil terrorisé des présentoirs désespérément vides, cachaient ce qu’ils possédaient de plus que leur voisin, et surveillaient celui-ci afin de s’assurer qu’il ne faisait pas de même. De ce que l’on pouvait savoir sûrement, les rancœurs s’accumulaient dangereusement en divers endroits et se répandaient parfois lors d’affrontements ou d’émeutes localisées, comme si l’espoir maladif d’un retour à l’abondance ne pouvait plus se contrôler.] P 98


Il faudra attendre la page 145 pour que Clara nous révèle comment tout cela s’était produit [Nous n’étions pas sûrs de la façon dont l’émeute s’était propagée hors des Iris mais le fait est que ça avait été comme une traînée de poudre, nous n’étions pas très bien organisés, ni renseignés, que début juin les principaux leaders  du MDB et Grand-Est, voulant pousser leur avantage, menaçaient dans une vidéo le gouvernement d’organiser une marche des banlieues vers les centres de toutes les villes de France, en prenant soin de ne pas exprimer de revendication particulière. Seulement aussitôt après ils ont été effrayés par leur propre audace, notamment Nouar Arzou qui avait pris la tête du MDB, et Samira Kamèche à Grand-Est, j’étais proche d’eux alors, parce qu’ils ont craint de ne plus être suivis. leur audience était encore assez faible à ce moment-là, même aux Iris (…) Et ils redoutaient probablement  la confusion engendrée par un tel déplacement de population, et l’image qu’ils donneraient, ils se demandaient : Est-ce que ça peut vraiment marcher ? Est-ce que ça ne sera pas la pire des choses si ça marche ? Et puis ils ont eu cette idée de diffuser partout aux Iris l’appel suivant, durant deux jours, les 10 et 11 juin : Si vous êtes d’accord avec cette idée de Grande Marche qu’on propose, si vous voulez en être et qu’on leur montre une bonne fois, pendez un chiffon rouge à vos fenêtres à partir de midi, le 13 juin (…) Mais quelle surprise le treize, à midi !, ce fut magnifique (…) On s’est promenés pendant des heures, on a parcouru les Iris de long en large pour ne rien rater de ces façades sans fin, gigantesques, qui toutes avaient décidé d’envoyer un message au ciel, un message composé de milliers de rectangles rutilants, de fanions, de haillons, de chemises même, et de drapeaux rouges, et on ne pouvait s’arrêter de les dévorer des yeux, de lever la tête pour s’en nourrir, parce que c’était comme la transformation irrémédiable de la vie grâce à nous, et aussi comme si une armée soutenait notre ambition à nous petite minorité petite avant-garde, comme si nous étions renforcés et encouragés par chaque approbation colorée.] P 146


La narration proposée par Loïc Merle mérite qu'on la souligne puisque, présentant le déroulement des faits initiaux avant de faire prendre le relai, bien plus loin chronologiquement, à Clara, son personnage central, l'écrivain fait porter au lecteur un rôle actif dans l'appréhension de son histoire. Et c'est  dans une langue française qui acquiert sous sa plume une puissance rare, foisonnante, devenant parfois baroque, luxuriante, que Loïc Merle s’emploie à nous narrer admirablement, à hauteur d’homme, ce grand chambardement.loic-merle_402449_301


Cette langue qu'il veut exigeante, il la met au service d'une histoire palpitante qui prend la société française comme protagoniste de son roman. Avec son récit qui explore un futur fictif, où l'on perçoit l'onde de choc de l'automne 2005, après l'embrasement de nos banlieues, Loïc Merle rejoint Blandine Le Callet. Comme elle, il s'intéresse aux enjeux et aux réalités de la France d'aujourd'hui et s'appuie sur les tares qui minent notre société pour échaffauder son scénario futuriste.


Loïc Merle, jeune professeur de français fait, avec son premier roman, une entrée fracassante dans le panorama littéraire national.


 


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes