Les nuits du Caire  
 

[Je suis né dans ce pays, l’Egypte, soixante-six ans plus tôt. Une vie, des pans entiers de vie. Et ce soir, dans cet avion d’Egypt Air, après quarante-trois ans d’absence, je m’apprêtais à y retourner. Pèlerinage aux sources ? Besoin de voir de mes yeux ce que les témoignages rapportaient depuis mon départ ?]P 12
front_cover_large_588Il est difficile de ne pas voir en Karim Jawhar, le narrateur,  le double de Gilbert Sinoué : même âge, mêmes souvenirs d’enfance3, même scolarité chez les jésuites, même double identité franco-égyptienne chez ces deux chrétiens d’Orient et même déchirure causée par l’abandon forcé de la terre qui les avait vus naître lorsque le jeune président Gamal Abdel Nasser arrivé au pouvoir, décida que ces chrétiens du Levant, pour la plupart des Grecs et Arméniens mais également les Juifs, n’avaient plus leur place en Egypte. Pourtant [Ces communautés participèrent pendant des siècles à la prospérité de notre pays. Elles furent totalement impliquées dans cette Egypte où régnait un climat de tolérance et d’harmonie entre les trois religions du Livre. A peine installées, elles furent d’ailleurs confrontées à un dilemme : soit demeurer pro-occidentales et chrétiennes, soit se convertir à l’islam. Eh bien, ces communautés inventèrent une troisième voie : le nationalisme arabe. Elles décidèrent de faire corps avec leur pays d’adoption, de participer activement à son essor, sans jamais se départir de leur identité religieuse. Ce sont aussi ces mêmes émigrés que l’on trouve à l’origine de la Nahda, le mouvement de renaissance culturelle et politique de l’Egypte.] P14 et 15


Nous sommes le 29 janvier 2011. Après quarante-trois ans d’absence, Karim Jawhar rentre donc dans ce pays en effervescence [Aux dernières nouvelles, alors que je m’apprêtais à prendre l’avion, je découvrais sur un téléviseur que les heurts se poursuivaient place Tahrir, place de la Liberté, et une foule plus dense que les jours précédents continuait à braver les interdits. Sur des panneaux on pouvait lire les mêmes slogans déjà entrevus en Tunisie : « Dégage ! », « Moubarak, l’Arabie Saoudite t’attend ! »] P 22 Mais ce voyage a une autre raison [Je ne revenais pas dans ce pays uniquement pour le plaisir de retrouver les empreintes passées. Je revenais aussi pour Myriam.] P 23 Myriam, son amour de jeunesse, son premier grand amour. Tous deux vécurent une liaison passionnée  avant que le destin ne leur joue le mauvais tour de les séparer et ne les oblige à quitter précipitamment le pays, chacun de son côté.


A peine arrivé, Karim s’engouffre dans un taxi avec pour destination l’Hôtel Sheraton de Zamalek, quartier situé au centre du Caire où habite Myriam. Commence alors une folle équipée en compagnie du brave Hassan, le chauffeur de taxi. Le cœur de la capitale est en ébullition. Rues barrées par l’armée. Rues occupées par la foule qui déborde de la place Tahrir. Les réseaux de téléphonie mobile ont été coupés par les autorités afin de perturber les communications des manifestants. Dans le taxi progressant de manière aléatoire, s’immobilisant irrémédiablement puis redémarrant à nouveau avant de se voir interdire une nouvelle fois le passage, Karim est balloté à la fois par le véhicule brinqueballant et par des vagues de souvenirs qui jaillissent, déclenchés par des lieux familiers et d’autres repères visuels ou olfactifs [A mesure que nous progressions, des odeurs revenues d’ailleurs s’arrimaient à ma mémoire. Des images. A la fois précises comme le retour des crues qui déversaient leur limon providentiel sur les berges du Nil ; imprécises comme le balancement de la mer.] P 30


1175755_502934163121475_341607741_n_724_01


Surgissent de sa mémoire des souvenirs d’une Egypte des années soixante et francophone1, à la fois riche de ses multiples cultures qui, outre l'arabe musulmane, la chrétienne copte et la britannique, l’habitaient [La langue française supplantait et de loin les autres langues, même si l’on y trouvait des expressions singulières, inspirées par la volonté inconsciente de transcrire des mots arabes en français. Ainsi, on pouvait entendre des phrases aussi curieuses que : « D’où par où ? » sous-entendu : Comment diable connais-tu cette personne ? Ou bien « C’est un fiche-nez » pour qualifier quelqu’un qui se mêlait de tout.] P 33


egypt-cairo-tahrir-square9_670


Au gré de la progression chaotique, d’autres images s’imposent. Celles du bonheur partagé avec Myriam se heurtent à celles d'aujourd'hui. En un bond temporel de cinquante années, elles ramènent soudain Karim aux réalités du moment, aux enjeux qui s’y jouent, aux aspirations qui s’affrontent [Les  chars fermaient le passage. Sur le flanc couleur sable de l’un d’entre eux, on lisait un graffiti : « Moubarak go away ! » Mêlés aux soldats, des combattants de la nuit, des jeunes gens aux visages marqués par quatre nuits d’insomnie, attirèrent mon attention. Foulard au cou (…) A leurs côté, des hommes plus âgés, peut-être de vieux nostalgiques nassériens, mais aussi des fonctionnaires au chômage, comme une très grande partie de la population. Parmi eux, des Egyptiens ordinaires, ni altermondialistes, ni activistes traditionnels, ni de gauche ni de droite et encore moins islamistes. Juste des défenseurs d’une liberté d’expression tant rêvée, des types épuisés par une vie éteinte, par trop de désespérance.] P 56


egypt_625


La course du taxi se prolonge dans cette nuit interminable qui devient cauchemardesque lorsque Karim est enlevé par des barbus qui voient en ce possesseur d’un passeport français, un otage capable de leur rapporter une belle rançon leur permettant d’acheter des armes pour l’insurrection. S’engage alors entre l’otage et le chef de ce groupuscule, véritable dialecticien vénérant le politologue et penseur Sayeb el-Qotb cher aux Frères Musulmans, une discussion, un débat quelque peu surréaliste où il est question des systèmes de valeurs du mode de vie occidental et la place qu'y occupe la télévision que la mouvance islamiste radicale a en aversion [Il faut remercier le ciel  de leur avoir épargné ces boîtes qui font défiler à longueur de journée vos images de femmes impudiques, vos godelureaux fardés braillant des inepties, vos politiciens véreux ou, pis encore, ces crétins qui courent sur des chevaux, un lasso à bout de bras, ou dans des chariots en tirant des coups de feu. Bientôt lorsque les Talibans, Dieu les bénisse et les protège, auront chassé les Occidentaux et repris le pays en main, ils pendront ces boîtes aux arbres. Notre tour Viendra.
- Ce n’est pourtant pas vous qui avez déclenché cette révolte, mais des hommes, des femmes qui n’appartiennent pas à votre camp.
- Quelle importance ! Comme on dit en Occident : nous raflerons la mise. Et il partit d’un grand éclat de rire.
] P 92 et 93


Nous nous garderons de dévoiler l'issue inatendue de cette prise d'otage comme nous tairons la fin du parcours qui, à l'aube, verra Karim arriver à l'adresse tant recherchée.


On l’aura compris, ce court roman alerte sert de prétexte à Gilbert Sinoué pour effectuer une immersion en sa 220px-gilbert_sinoue_335terre natale et suivre au plus près l’histoire telle qu’elle est en train de se construire. Il dissèque les événements, organise dans cette cacophonie ambiante, des voix diverses et indépendantes, et constitue ainsi, une polyphonie  égyptienne qui nous éclaire à la fois sur la révolution de l’hiver 2011 et sur les événements qui sont en cours depuis le début de cet été 2013.


Rue des voleurs avait permis de découvrir en Mathias Enard, un romancier français attentif aux soubresauts vécus par le Maroc dans la tourmente du Printemps arabe. Avec Les nuits du Caire Gilbert Sinoué offre un témoignage aussi précieux sur les réalités de l’Egypte, cet autre pays où l’avenir du monde arabe est en train de se jouer.


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes


 


1. Au moment où Nice s'apprête à ouvrir les 7èmes Jeux de la Francophonie, signalons que l'Egypte est justement l'un des 57 Etats membres de l'OIF, l'Organisation Internationale de la Francophonie.
Pour la situation de la langue française en Egypte lire l'article de Lucie Geffroy dans l'Orient Littéraire.


2. Gilbert Sinoué cite entre autres [Lambros Worloou, un Grec d'Alexandrie parti faire carrière en France et qui s'est rendu célèbre sous le nom de ...Georges Guétary. Un jour, d'autres lui emboîteront le pas : Yolanda Gigliotti, baptisée Dalida. Le pâtre grec qui s'appelle encore Giuseppe Mustacchi, Claude François, Demis Venturis, dit Demis Roussos, Guy Béhar, devenu Béart, Richard Anthony, Alexandre Lagoya, né de parents grec et italien, guitariste virtuose, Andrée Chédid, la poétesse au grand coeur] P 63


3. Parmi ces souvenirs communs, retenons celui du yacht du roi Farouk abandonné sur le Nil depuis la fin de la monarchie jusqu'à ce que le père de Gilbert Sinoué demande à l'exploiter à des fins touristiques pour remonter le Nil et qui réserva au jeune Gilbert l'une des rencontres de sa vie : [Rares furent ceux qui virent alors l'intérêt de transporter des touristes via le fleuve, jusqu'en haute Egypte. (...) Au restaurant fut accolée une boîte de nuit où se produisirent tour à tour des artistes et pas des moindres : Jacques Brel et Charles Aznavour, entre autres. (...) Aujourd'hui encore, je revois l'image du Belge, pleurant ses "Ne me quitte pas". (...) Un après-midi, alors qu'il  était assis sur le pont, le regard fixé sur les eaux du Nil, j'eus l'audace d'aborder le grand Jacques. (...) Alors que je balbutiais mon admiration pour "Ne me quitte pas", que je considérais alors comme une immense chanson d'amour, il partit d'un éclat de rire : "Une chanson d'amour ? On voit que tu n'es qu'un enfant. c'est tout le contraire petit ! Voilà l'expression la plus ignoble de la décadence, la chute, l'humiliation, la désintégration d'un homme qui aime une femme qui ne l'aime plus". Et d'ajouter: "Je ne connais pas une seule gonzesse qui continuerait d'éprouver un sentiment amoureux pour un type qui se traînerait à ses pieds d'une façon aussi lamentable ! Allons !" ]P 166 à 168