L'écume des jours, le livre  
 

Né en 1920 d’une mère musicienne et d’un grand bourgeois ruiné, Paul Vian, condamné à de tristes besognes mercenaires mais qui s’était mué en aristocrate fin de race conservant les goûts et le charme d’un dilettante, Boris VIAN fut élevé dans le complet mépris de la Trinité sociale : Armée, Eglise, Argent, et cette éducation lui parut excellente ! L’institutrice privée à qui on avait confié le soin d’apprendre à lire et à écrire aux enfants VIAN réussit fort bien dans sa tâche puisque Boris VIAN sut lire vian-film_404couramment dès l’âge de cinq ans. A huit ans, il avait absorbé la littérature française des origines à Guy de Maupassant ! Par la suite, Puisque cela te fait plaisir, j’aurai ma peau d’âne, avait dit Boris VIAN à sa mère : il est admis à l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures en 1939, il en sort ingénieur en 1942.


VIAN a vingt-cinq ans en 1945. Il exerce depuis peu son métier d’ingénieur civil à l’Afnor1, joue de la trompette en amateur avisé et écrit pour « s’amuser ». Mais tout s’accélère. Très vite il fait partie de ceux que tout le monde connaît, aux côtés de CAMUS, SARTRE, BEAUVOIR, QUENEAU ; il invente ses héros, Colin, Chloé, Chick et Alise de L’écume des jours dont il soumet le manuscrit (rédigé aux dos d’imprimés de l’Afnor) à SARTRE qui en fait un article élogieux dans  Les Temps modernes en 1946. Le Prix de La Pléiade, créé par Gallimard en 1943, ne lui sera pas remis néanmoins. Il en sera humilié !


L’écume des jours sera publié pour la première fois en 1947 par les éditions Gallimard jpg_190x300_l_ecume_gallimard_300et tombera rapidement dans l’oubli malgré le soutien de Raymond QUENEAU et Jean-Paul SARTRE. Le roman renaîtra de ses cendres en 1968, porté par une génération d’étudiants en quête de liberté et qui se reconnaît dans la poésie et l’irrévérence de l’écrivain. Il faudra quand même attendre 1986 pour que L’écume des jours soit inscrit au programme de l’éducation nationale en France. Gallimard éditera ses œuvres complètes dans la prestigieuse collection de la Pléiade en 2010. Boris VIAN doit se demander s’il doit en rire ou en pleurer, lui qui de son vivant n’a pas eu la reconnaissance tant attendue !


Avec le plus poignant des romans d'amour contemporains, écrira QUENEAU, nous entrons dans un univers poétique et déroutant : [Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareil aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots.] P.21 Dès  les premières pages, Colin, le personnage autour duquel l’histoire se construit, évolue dans un monde absurde qui imite l’univers des rêves les plus étranges : [Le couloir de la cuisine était clair, vitré des deux côtés, et un soleil brillait de chaque côté car Colin aimait la lumière.] P.24


L’amour, la maladie, la mort, les thèmes centraux, baignent dans une atmosphère envoûtante de musique de jazz : [(Nicolas) conseille à Monsieur (Colin), un tempo d’atmosphère, dans le style de Chloé, arrangé par Duke ELLINGTON ] P.54,  et de climat humide 1018-0115-1992_350_01et marécageux :[Il n’y avait aucun bruit dans l’escalier, sinon de temps à autre un léger craquement suivi d’un éclaboussement lorsqu’une marche se détendait. p.266,( même les pas de Colin font des bruits mouillés et pâteux) surtout à la fin du roman : (Le cimetière) était situé dans une île de forme indécise, dont les contours changeaient souvent avec le poids de l’eau. On la distinguait vaguement à travers les brouillards.] P.328 VIAN inverse d’ailleurs la symbolique de l’eau ; signe de vie pour le commun des mortels, elle devient signe de mort. Ainsi, Chloé en est-elle réduite  à n’en boire que deux cuillerées par jour pour empêcher le nénuphar de fleurir dans sa poitrine [Parce que s’il fleurit, dit Colin, il y en aura d’autres.] P.213



Tous les personnages sont affectés par la maladie de Chloé, particulièrement Colin de plus en plus négligé : [Une de ses pantoufles avait un gros trou et il dissimula son pied sous le tapis.] P.252 et Nicolas qui laisse paraître un vieillissement soudain : […Tu as vieilli de dix ans depuis huit jours, dit Colin. –De sept ans, rectifia Nicolas.] P.233 L’espace est aussi un élément malléable de l’univers dans lequel évoluent les personnages et il est également dépendant d’eux. Ainsi les coins de la chambre s’estompent-ils comme pour matérialiser le sentiment  d’être dans un cocon  réconfortant : [Colin et Chloé reposaient maintenant au centre d’une sphère.] P.175 Et la maison rapetisse progressivement malgré les efforts de la petite souris à moustaches noires qui nettoie les carreaux des fenêtres pour laisser passer le soleil :[Ça rétrécit, dit Chick. Et la pièce aussi…] P.229 On suit ainsi Colin dans sa quête d’amour fou à l’intérieur d’un monde surréaliste et pourtant si familier.


Au long de l’histoire tragique des jeunes héros du roman, Boris VIAN dénonce, d’abord les conditions de travail inhumaines : [Le sang brûlait au contact du métal de la machine et répandait dans l’air une odeur horrible de bête vivante carbonisée.] P.260, l’église avide d’argent (à travers le mariage de Colin et l’enterrement de Chloé  où le Christ s’anime) : [Pourquoi n’avez-vous pas donné plus d’argent cette fois-ci ?] P.326 et les armes : […pour que les canons de fusil poussent régulièrement et sans distorsion, on a constaté depuis longtemps qu’il faut la chaleur humaine.] P.276 Plongé au milieu des débats politiques de l'après-guerre, Boris VIAN choisit aussi le camp de la parodie en évoquant le culte de "Jean-Sol PARTRE" ; ainsi, le jour de sa conférence : [Au loin, la silhouette de Jean-Sol émergeait d'un boudah blindé sous lequel le dos de l'éléphant, rugueux et ridé, prenait un aspect insolite à la lueur d'un phare rouge.] P.150 vian_480


Pour rendre supportable le déterminisme tragique qui engendre une décomposition accélérée de l’espace romanesque, Boris VIAN signe un univers de fantaisie d'humour léger : Les paupières de Colin taillées en biseau, les carreaux nouveaux nés qui ont du mal à fermer leur fontanelle, etc. D’humour noir aussi : L’évacuation sanglante de la patinoire, le pharmacien chargé d’exécuter les ordonnances destinées à sauver Chloé au moyen d’une petite guillotine de bureau, etc. Le rire souverain reste le seul moyen pour le lecteur de reprendre pied dans un contexte négateur de toutes les valeurs humaines.


En résumé, Boris VIAN propose avec L’écume des jours une aventure tendre et fraîche, et caricature les traits hideux du destin comme pour prendre nos distances face à lui !


A lire ou relire absolument !


 


1 Afnor : Agence française de normalisation


 


© Sylviane COLOMER - Centre International d'Antibes