Goodbye Morocco  
 

Comme le suggère l’affiche du film, Dounia est incontestablement le personnage principal autour duquel le film va s’agencer. D’emblée, le spectateur s’aperçoit que cette jeune femme  multiplie les pieds de nez aux clichés de la femme arabe soumise.  goodbye-morocco2_708Si elle exerce un métier, on comprend immédiatement que c’est elle qui commande. Promotrice immobilière, elle est, d’ailleurs, la seule figure féminine dans un univers professionnel exclusivement masculin.
Les transgressions ne s’arrêtent pas là. Elle dirige, pour le compte d’un riche client du Moyen Orient, le chantier de construction d’un immeuble, et elle le fait en compagnie de Dimitri, son amant chrétien, l’architecte serbe qui suit le projet immobilier.
Dès les premières scènes, on apprend également que Dounia vit douloureusement la séparation d'avec son jeune fils,  car elle ne peut le voir qu’avec l’autorisation du père dont elle est divorcée.


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Un matin, les ouvriers du chantier, tous africains, clandestins sur le territoire marocain, font une découverte extraordinaire : une cavité souterraine est mise à jour. Gabriel, l’un des ouvriers nigérians s’y engouffre. La caméra le suit dans l’étroit passage. Des catacombes chrétiennes datant du IVème siècle dévoilent aussitôt leur splendeur : l’une des galeries débouche sur une magnifique fresque représentant une femme, debout, en prière.
Dounia prend alors une décision sans appel et l’impose à l’ensemble de son personnel : la découverte devra rester secrète le temps pour elle de contacter le conservateur du musée archéologique de Tanger qui, à son tour, fait intervenir une archéologue experte en matière d’art paléochrétien. L’estimation du prix sur le marché convainc Dounia. Elle décide de se lancer dans l’opération clandestine d’extraction de l’œuvre et de l’exfiltration vers l’Europe où elle sera vendue. Grâce au million d'euros, la jeune femme pense pouvoir quitter définitivement le Maroc avec son fils et accompagnée de Dimitri.goodbye-morocco_portrait_644


Les choses auraient pu se dérouler ainsi si un concours de circonstances n'en avait décidé autrement. Citons entre autres grains de sable l’intervention du jeune Gabriel et de son amant, le gérant du cinéma tangérois, qui projette des films d’Almodovar ou celle d’Ali, le chauffeur, le fils de la domestique au service de sa mère et l'homme de confiance de Dounia prêt à tout par amour pour celle avec qui il a grandi du temps où l’enfance permettait des rapprochements aujourd’hui impensables.



Réalisateur d’origine algérienne, interdit d’activité en Algérie (Goodbye Morocco ne sortira pas dans le pays voisin), Nadir Moknèche a choisi le Maroc pour nous parler de Dounia, jeune femme déterminée à tracer sa propre route en dehors des convenances et des compromis et qui va bientôt se débattre pour poursuivre son rêve de liberté. A travers le prisme de son polar francophone, c’est à un Maroc pluriel tel qu’il se présente aujourd’hui auquel nous accédons.


Nous avons ici, pèle-mêle, une évocation de la richesse de l’histoire du Maroc et de son patrimoine remarquable légué à travers les siècles. Un passé riche d’apports culturels divers avec la présence des premiers chrétiens, ou celle des Romains avec Volubilis ou celle encore des Portugais avec la citadelle de Mazagan ou  la ville fortifiée d’Essaouira1. A cette évocation du passé répond le Maroc du XXième siècle. Nadir Moknèche a choisi de le présenter à Tanger.


325211-24630-goodbye-morocco-2012-24630-1728056-620x0-1_620 Tanger, ville transformée par la mondialisation, lieu de passage obligé de candidats à l’immigration clandestine qu’elle engendre ou stimule. Tanger vers laquelle convergent, puis s’échouent des cohortes de jeunes Africains comme Gabriel, espérant atteindre les côtes européennes et proies faciles des passeurs sans scrupules. Tanger vers qui convergent également des capitaux mondiaux, comme ceux du riche client jordanien pour qui travaille Dounia mais aussi comme ceux qui ont permis de créer le port Tanger Med, voué à devenir le plus important port africain, ou la gigantesque usine que Renault a inaugurée en février 2012 ou encore la Zone Franche d'Exportation de Tanger créée en 1999 et qui concentre 475 entreprises pour la plupart étrangères.


Nadir Moknèche nous parle surtout de Dounia, qui personnifie la femmegoodbye-morocco_456623_26_550 moderne comme il y en a tant dans le Maroc d’aujourd’hui. Elles peuvent prétendre à ce statut de femme émancipée d’autant plus aisément qu’elles sont éduquées et appartiennent à un milieu favorisé. Cette volonté ne leur est cependant pas réservée. Sur ce thème, il est intéressant de mettre en parallèle Goodbye Morocco avec un autre film : Sur la planche de la réalisatrice marocaine Leila Kilani, sorti il y a juste un an, le 1er février 2012. S'il a également pour cadre Tanger et qu'il traite également de la détermination de Badia, Imane, Asma et Nawal à tracer leur propre chemin, il ne s'agit pas de jeunes femmes appartenant à la bourgeoisie mais de très jeunes ouvrières attirées par le monde meilleur que leur promet la Zone Franche d'Exportation de Tanger.


Voir la bande-annonce du film.


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes


 


1. Alors que le souffle du Printemps arabe se faisait sentir au Maroc, dans un discours historique prononcé le 9 mars 2011, en vue de changer la constitution et de placer le Maroc sur la voie démocratique, le roi Mohammed VI va saluer la diversité culturelle du Maroc et reconnaître la composante culturelle amazighe (berbère), et revendiquer, au nom de la nation, des particularités diverses et séculaires qui ont nourri son identité nationale : "Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen"