Dossier sur le polar : partie 2  
 

frederique_dard_433_01.Frédéric Dard (1921-2000) (né Frédéric Charles Antoine Dard), alias San-Antonio, écrivain français qui répondit à cette question d’universitaires qui lui demandèrent s’il était jaloux que sa créature San-Antonio fût entrée avant lui dans le Larousse: «Guignol est célèbre, mais qui connaît son père ?»


Fils d'un entrepreneur de chauffagerie, il est élevé par sa grand-mère qui lui donne le goût de la littérature. Après des études dans une école commerciale, Frédéric Dard commence à travailler comme rédacteur au journal local Le Mois de Lyon. C’est en 1949 qu’il publie, pour raison alimentaire, un polar intitulé Réglez-lui son compte (éditions Jacquier), où il donne le ton de ce personnage et son verbe :  « Si un jour votre grand-mère vous demande le nom du type le plus malin de la Terre, dites-lui sans hésitersan_antonio2_293_01. une paire de minutes que le gars en question s’appelle San-Antonio. » Cette première phrase de la série situe le narrateur. Il s’adresse au lecteur sans détour, comme dans les 175 volumes qui suivront. San-Antonio est un costaud, imbu de sa personne, bavard, qui cogne facilement, multiplie les conquêtes féminines, sans la moindre gêne, ce qui séduit le lecteur des années 40, pétri dans l’univers d’une société aux principes rigides. C'est le début d’une longue série à succès qui sera publiée dans la collection Police au Fleuve Noir (fondé et dirigé par son ami Armand de Caro dont il épousera la fille en 1969), puis dans sa propre collection dédiée au Fleuve Noir, à partir de 1970. Auteur prolifique puisque annuellement deux à quatre nouveaux titres relatent les nouvelles aventures du commissaire San-Antonio. Antoine San-Antonio, ce héros narrateur  de ses aventures,  est accompagné de son fidèle second Bérurier, personnage salace au verbe exubérant « immonde masse de graisse », « quintessence de l’ignoble », marié à Berthe plutôt haute en couleurs. Ce qui est à retenir, c’est cette langue colorée, truculente, incroyablement inventive qui manie la langue savante avec l’argot de manière unique alliant néologismes, calembours, contrepèteries, catachrèses, tropes, distorsions, anglicisme. Sur les 11 534 212 mots écrits par Frédéric Dard, 10 000 seraient des mots nouveaux. Cet auteur, qualifié de vulgaire par la critique littéraire, qui ne badinait pas avec le « politiquement correct », reste longtemps hors des cercles intellectuels, se disant lui-même « écrivain forain ». Admirateur de Rabelais et de Céline, son nomadisme lui permit de ne pas souffrir des attaques et des pressions. Sa revanche : ses succès incroyables que rien n’arrêtent et cette série qui prend fin le 06 juin 2000 à sa mort. Gérard Depardieu a interprété ce personnage au cinéma.


Ce site pour ceux qui connaissent ces livres et qui voudraient se risquer à un petit quiz surprise sur ces personnages : http://www.san-antonio.tcweb-host.com/p19.php.






izzo_306Jean Claude Izzo (1945-2000)


« Je ne crois plus les politiques qui me disent : demain ça ira mieux, ou la révolution va tout changer. (...) Tout ce que j'écris sur les implications de la mafia dans la région PACA est vrai. Mon passé de journaliste doit y être pour quelque chose... (...) Ecrire des polars n'est pas une autre façon de militer. C'est juste une manière de faire passer mes doutes, mes angoisses, mes bonheurs, mes plaisirs ».


D’un père italien et d’une mère marseillaise, Izzo se fait d’abord connaître pour ses positions politiques. Il est au parti communiste puis il devient le rédacteur en chef du quotidien La Marseillaise. En 1970, il publie son premier recueil de poèmes, Poèmes à haute voix. En 1978, il rompt avec le PCF. Il quitte Marseille, et écrit dans différentes revues (La vie mutualiste, Viva...). En 1995, poussé par Michel Le Bris et Patrick Raynal, il publie dans la Série noire Total Khéops qui sera un succès. C'est le premier volet de la trilogie marseillaise, avec Fabio Montale (nom inspiré par le poète italien Eugenio Montale). En 1996,  Chourmo est la suite de Total Khéops, l’auteur part s'installer à Saint-Malo. En 1997, il renoue avec la poésie avec le recueil Loin de tous rivages, et le magnifique Les Marins perdus, ainsi que de nombreuses nouvelles parues dans des anthologies. Il revient définitivement en Provence et delon_montale_268.s'installe à Ceyreste. En 1998, Solea, est le dernier volet de sa trilogie marseillaise, il y consacre une analyse poussée et documentée de la mafia. En 1999, sortira Le soleil des mourants. Gianmaria Testa, son ami musicien et chanteur, qui mit en musique un de ses derniers textes, La Plage du prophète, livrait en février 2012 au journal Libération : « J'ignore si c'est le cas en France, mais en Italie, Jean-Claude Izzo a pris une dimension mythique. Il est revendiqué comme chef de file par une génération de jeunes auteurs de gialli (polars). Et des fans se rendent à Marseille en suivant un itinéraire Izzo : ils visitent les lieux où se déroulent les romans, refont le parcours des personnages ... »


Fabio Montale, flic solitaire atypique, est un pessimiste qui ne renonce pas. Il suit ses valeurs et n’a rien de consensuel. Il a des goûts simples, aime retrouver ses lieux favoris : Chez Hasan, le bar des maraîchers, le bar de la Marine sur le vieux port. Il aime écouter Ray Charles, Miles Davis. En littérature, il apprécie autant son poète marseillais favori Louis Brauquier que St John Perse. Alain Delon a interprété ce personnage dans une série télévisée.


Thierry Jonquet (1954 – 2009)


Aves Jean-Claude Izzo et Patrick Manchette, il fait partie de ces grands auteurs du polar français morts prématurément, au thierry-jonquet-468627_300sommet de la gloire. Ils puisaient dans notre réalité, notre environnement social, la matière9782020682718_550 première qu’ils aimaient malaxer pour bâtir leurs romans. Thierry Jonquet, ne verse pas que dans le polar. Citons par exemple, La vie de ma mère ! (1994). Pour ce roman, Jonquet, qui fut instituteur en banlieue va s’inspirer de son vécu. Son héros,  Kevin, âgé d’une douzaine d’années nous livre ses impressions et nous raconte, non sans humour, à la façon d’un petit Nicolas des cités, sa réalité difficile d’enfant des quartiers populaires du nord de Paris.  Jonquet partage avec Izzo et Manchette un parcours militant de gauche, qui le rend attentif à la misère sociale, aux tares d’une société qui peut engendrer toutes sortes de violences. Thierry Jonquet avait entrepris la rédaction de son avant dernier livre, Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte (2006), quelques mois avant que ne s’enflamment les banlieues françaises à l’automne 2005. Un des personnages centraux de ce livre prémonitoire, Anna, est une toute jeune enseignante, qui, comme la jeune institutrice, Mlle d’Ambre de La vie de ma mère ! va assister à la dérive de certains jeunes que l’institution scolaire, impuissante, ne pourra retenir. Le roman sera porté à l’écran sous le titre Fracture
Quant à Mygale (1984) c’est Pedro Almodovar qui l’adaptera au cinéma avec La piel que habito (2011)


 


fred_vargas_225_01.Fred Vargas, née le 7 juin 1957 à Paris :


«  Alors, ne réfléchis pas. Agis. L'audace est le luxe des esprits forts. » L’homme à l’envers.


De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, Fred Vargas est une auteure et archéozoologue française. Auteur de romans policiers à fort succès, elle a choisi, avec « Vargas », le même pseudonyme que celui de sa sœur jumelle Joëlle, peintre contemporaine connue sous le nom de Jo Vargas. Ce pseudonyme fait référence à Maria Vargas, personnage lhomme--lenvers2_300_01joué par l'actrice Ava Gardner dans le film La Comtesse aux pieds nus. Depuis que le Figaro publie la liste des dix romanciers ayant le plus vendu (toutes éditions confondues) sur une année, Fred Vargas fait régulièrement partie du classement - 2008 : 3e, avec 1,082 million d'exemplaires vendus, 2009 : 5e, avec 633 000 exemplaires vendus, 2010 : 8e, avec 508 000 exemplaires vendus-. Elle est aujourd'hui la star du polar français. Un auteur qui pourtant s’efface souvent derrière son succès et reste fidèle à son éditrice Viviane Hamy, préférant la modestie discrète au tapage médiatique. Pour mieux connaître cet auteur, le documentaire Recherche Fred Vargas désespérément écrit par Guillaume Lebeau et réalisé par Thibaut Chatel est à découvrir. Chez Vargas, il ne s’agit pas d’un mais de plusieurs personnages phares dans ses romans. Son principal est Jean-Baptiste Adamsberg : « Adamsberg, sachez-le bien, n'attaque pas, mais il vous transforme, il vous contourne, il revient par derrière, il désamorce et tout compte fait il vous désarme. » que cet extrait de L’homme aux cercles bleus résume bien. Ce commissaire flâneur sans véritable méthode d'investigation dénoue souvent les intrigues. Adrien Danglard, inspecteur méthodique au savoir immense, adjoint du précédent ; divorcé, père de cinq enfants et grand consommateur de vin blanc et de bière. Camille Forestier, musicienne-plombière a une relation mouvementée avec le commissaire Adamsberg, surnommée « la petite chérie ». Elle aura un enfant du commissaire. Violette Retancourt, lieutenant appréciée d'Adamsberg, qui derrière sa forte corpulence, peut tout faire. Marc Vandoosler, dit « Saint-Marc » est homme de ménage le jour, médiéviste la nuit. Il adore porter de lourdes bagues en argent. Lucien Devernois, dit « Saint-Luc » est historien spécialiste de la Grande Guerre. Il utilise beaucoup d'expressions de cette guerre. Inspiré du frère de Fred Vargas, ce personnage à la mèche noire en bataille dans Debout les morts a fait dire à Stéphane Audoin-Rouzeau : « Lucien Devernois, c'est bien moi ». Mathias Delamarre, dit « Saint-Mathieu » : archéologue spécialiste de la Préhistoire. Il se balade souvent en sandales et rarement habillé décemment. Armand Vandoosler, dit « Vandoosler le Vieux » : ancien flic assez âgé, épicurien et fantasque, oncle et parrain de Marc. Les trois historiens « sanctifiés », surnommés « Les Évangélistes », vivent dans « La Baraque Pourrie » avec Armand Vandoosler. Chaque habitant occupe un étage, déterminé en fonction de l'époque étudiée. Puis, La Boule, le chat du commissariat, grosse boule de poil alcoolique qui ne connaît que Danglard et Retancourt.


Diverses adaptations de ces œuvres ont marqué le public tant au cinéma en 2007 : Pars vite et reviens tard de Régis Wargnier qu’à à la télévision par Josée Dayan 2008 : Sous les vents de Neptune 2009 : L'homme aux cercles bleus 2009 : L'homme à l'envers 2010 : Un lieu incertain


Parmi les nombreux prix qu’elle a reçus citons Les jeux de l’amour et de la mort, prix du festival de Cognac 1986, L’homme à l’envers Trophée 813 du meilleur roman francophone 1999 et Grand Prix du roman noir de Cognac 2000 et Prix mystère de la critique 2000.


Bande annonce pars vite et reviens tard


Interview exclusive de Fred Vargas


Quel chemin parcouru depuis le XIX siècle ! Autrefois associé à la culture populaire, le roman policier a acquis ses lettres de noblesse, a élargi son lectorat, notamment avec le public féminin et en touchant tout type de catégories sociales. C'est ainsi que Georges Simenon a reçu la consécration d'être édité par la bibliothèque de la Pléiade, à l'aube du XXIe siècle. À l'époque actuelle, un roman sur quatre vendus est un roman policier. Selon une enquête du Ministère de la culture, en nombre de livres lus, les romans policiers dépassent les romans d'un autre genre.


Finalement, en France, on pourrait repérer aujourd'hui trois domaines de prédilection dans le polar. Des auteurs qui poursuivent l’esprit du roman noir ou le néo-polar, dont Patrick Raynal, Léo Malet, Marc Villard Jean-Bernard Pouy ou Jean-Hugues Oppel, tardi-manchette_300_01avec un roman social, dénonciateur des incohérences politiques et des dérives idéologiques et qui se revendique souvent de l'héritage de Jean-Patrick Manchette. Pascal Dessaint, Pierre Filoche, porteurs de la nouvelle génération ont une approche sociale recherchant les raisons qui poussent un individu à devenir criminel. Ces écrivains restent peu connus du grand public et ont leurs fidèles dans l’Hexagone car ils sont peu traduits. D'autres qui se rapprochent du roman policier à l'américaine, au rythme dense tenu par de multiples rebondissements, ne sont ni les plus intéressants au niveau du style ni de leur thématique mais ils vendent beaucoup et favorisent donc l’engouement pour le roman policier, ce qui demeure un enjeu crucial. Puis, la troisième tendance du roman policier contemporain appartient au roman policier historique.


Par ailleurs, une confusion demeure parfois entre le polar et le thriller, deux genres bien distincts. Le thriller (anglicisme, issu de to thrill, frémir) est un genre artistique très diffusé dans la littérature, le cinéma ou la télévision et qui se subdivise en de nombreux sous-genres. Il se caractérise par l’enjeu qui pèse sur la victime,  placée dans une situation de danger ou prise dans une machination dont le  machiavélisme tient en haleine le lecteur, grâce à une tension dramatique et à son tempo rapide et fiévreux qui dit le suspense, propre à ce genre. En littérature, il est d'abord lié à des récits d'aventures policières avec poursuite et complot criminel : c'est le thriller anglais, illustré par Edgar Wallace, John Buchan et J.S. Fletcher. Par la suite, le suspense s'enrichit grâce au développement de la psychologie pour générer autour de la victime un climat plus intense d'angoisse et de terreur. Parmi les premiers à exploiter ce registre, on compte Francis Iles et William Irish, auteurs qui ouvrent la voie à Boileau-Narcejac et Patricia Highsmith. Le plus célèbre auteur actuellement reste dans ce domaine, Jean-Christophe Grangé qui a su se faire un nom aux États-Unis. C’est en 2000 que paraît Le Concile de Pierre qui fera naître son succès. En 2003  il publie L'Empire du loup, puis en 2004 sort La Ligne noire, premier tome d'une trilogie de romans sur la « compréhension du mal sous toutes ses formes ». De nombreuses adaptations cinématographqiues de ces romans ont conquis le public dont Les rivières pourpres avec l'acteur Jean Reno.


 


© Muriel NAVARRO - Centre International d'Antibes


 


Voir la première partie de ce dossier Polar français dans le numéro 33 du mois de février 2013


 


Quelques repères concernant les prix :


1.Le prix Mystère de la Critique a été créé en 1972 par la revue Mystère magazine publiée par les éditions OPTA de 1948 à 1976, et continue d’être attribué chaque année par son fondateur, Georges Rieben, et son équipe. Il a pour caractéristique d’avoir survécu à la disparition du magazine. Le prix Mystère de la Critique est un des plus anciens prix français récompensant un roman policier. La remise du prix a lieu à la Bibliothèque des littératures policières depuis 2011. Le prix se distingue en deux catégories, roman français et roman étranger.


2.Le grand prix de littérature policière est un prix littéraire fondé en 1948 par le critique et romancier Maurice-Bernard Endrèbe et destiné à récompenser les meilleurs romans policiers français et étrangers publiés dans l'année. Le jury est composé de dix personnalités du monde des lettres.


3.Le Festival du film policier de Cognac était un festival cinématographique, mais aussi littéraire malgré son nom, dont la première édition a eu lieu en 1982. Rendez-vous de tous les amateurs de polar pendant 26 ans et au cours de 25 éditions (pas de festival en 1991 pour cause de guerre du Golfe), le festival fut longtemps associé à de grands noms du cinéma tels Claude Chabrol et Terence Young entre autres. Il a également permis d'assister aux débuts de réalisateurs aujourd'hui reconnus.