Dossier : Une traversée dans le temps du polar français (1ère partie)  
 



Les historiens du genre situent l'apparition du roman policier en 1815 avec Emma de Jane Austen que certains ont associé au premier roman policier en Occident, antérieur à The Murders in the Rue Morgue d'Edgar Poe (1841). C’est seulement avec Conan Doyle qu’émerge la première figure de détective scientifique avec son personnage Sherlock Holmes. En France, notre sélection n’était pas facile, compte tenu du nombre des figures du genre, nous avons donc opté pour une traversée chronologique essayant de livrer les plus représentatifs.


Maurice Leblanc (1864-1941)



«  À cette époque, je ne connaissais même pas Conan Doyle ; si j’ai été influencé par un romancier, c’est par Edgar Poe […] » confiait-il à Georges Charensol qui lui avait rendu visite à Paris.


leblanc_160.Marie Émile Maurice Leblanc est un écrivain français de nombreux romans policiers et d’aventures, il est le créateur du célèbre personnage d’Arsène Lupin, le gentleman-cambrioleur. On peut visiter la maison de Maurice Leblanc, à Étretat, dans la Seine-Maritime. L’aiguille d’Étretat forme d’ailleurs l’un des décors du roman L'Aiguille creuse dont le héros, Arsène Lupin démêlera l'intrigue policière.lupin01_318


Son personnage de fiction se fait connaître dans la nouvelle, L'Arrestation d'Arsène Lupin, parue dans le magazine Je sais tout en juillet 1905. Cette nouvelle est reprise dans le recueil Arsène Lupin gentleman cambrioleur, personnage complexe aux multiples visages : joueur, sombre, séduisant, dandy aristocrate mystérieux (son côté Raoul d'Andrésy) et plébéien (la face Arsène Lupin), lui ont assuré un franc succès auprès de nombreux lecteurs. Il exerce ses divers talents dans de nombreuses aventures qui se suivent chronologiquement et qui ont pour cadre la France de la Belle Époque puis, celle des Années Folles. Aucune énigme ne résiste à sa ténacité et à son intelligence, même si personne n’a réussi à résoudre celle-ci depuis la chute des rois de France, comme dans L'Aiguille creuse. Sa répulsion à tuer et son respect des femmes le rendent fort sympathique pour un large public jusqu'à aujourd'hui, et particulièrement quand il restitue certains bijoux volés à de jolies dames. Charmeur, il n'est pas pour autant un séducteur infaillible, et confie volontiers qu’on lui a parfois volé le flambeau, ce qui lui donne une dimension plus humaine comparé à d'autres héros de littérature. L’adaptation récente au cinéma de ce personnage magnifiquement interprété par Romain Duris au côté de l’irrésistible Kristin Scott Thomas souligne bien la complexité d’Arsène.


Gaston Leroux (1868-1927)


"Les coïncidences sont les pires ennemies de la vérité"


Son roman Le Mystère de la chambre jaune demeure le chef-d'œuvre d'ingéniosité qui inspira couv_fantome_de_lopera_281.les surréalistes, et lui valut son succès en 1908. Il continue à écrire des romans dans la même veine, Le Fantôme de l'Opéra en 1910, La Poupée sanglante en 1923 et la série des Chéri-Bibi à partir de 1913. Son dernier roman, Mister Flow, parut en 1927.


Son personnage principal Joseph Rouletabille, jeune reporter à l'intelligence déductive exceptionnelle, apparaît pour la première fois dans Le Mystère de la chambre jaune et devient le héros d'autres romans tels que Le Parfum de la dame en noir, Rouletabille chez le tsar et Le Crime de Rouletabille. Amoureux du cinéma, cet auteur fonde en 1918, avec notamment René Navarre, l'interprète du Fantômas de Louis Feuillade et Arthur Bernède, la Société des Cinéromans à Nice, qui sera rachetée par Pathé-Cinéma. Il a ainsi contribué, à titre de producteur, scénariste, aux quatre premières productions de cette société : La Nouvelle Aurore (1919), 16 épisodes, Tue-la-mort (1920), 12 épisodes, dans lesquels sa fille Madeleine, âgée de 13 ans, tient le rôle de Canzonetta, Le Sept de trèfle (1921), 12 épisodes, Rouletabille chez les bohémiens (1922), 10 épisodes. Les œuvres de Gaston Leroux ont fait l'objet de nombreuses adaptations au cinéma, à la radio, à la télévision et même en bandes dessinées. Il était aussi un opposant résolu à la peine de mort et sa pièce La Maison des juges contribua à y exprimer ses convictions.


Georges Simenon (1903-1989)


" Moins on est intelligent, plus on a de chance d'être romancier, sinon on écrit des thèses." ou encore " L'homme c'est chez la femme que je l'ai trouvé."


maigret_bruno_cremer_215.Cet auteur belge connaît le succès avec ses romans policiers, notamment les  Maigret qui  éclipsent en partie le reste d'une œuvre beaucoup plus riche. Simenon reste un romancier d’une fécondité exceptionnelle : 192 romans, 158 nouvelles, plusieurs œuvres autobiographiques et de nombreux articles et reportages publiés sous son propre nom et 176 romans, des dizaines de nouvelles, contes galants et articles parus sous 27 pseudonymes. Il est l'auteur belge le plus lu dans le monde. Les tirages cumulés de ses livres atteignent 550 millions d’exemplaires. Georges Simenon est, selon l'Annuaire Statistique de l'UNESCO de 1989, le dix-huitième auteur toutes nationalités confondues, le quatrième auteur de langue française, et l'auteur belge le plus traduit dans le monde (3 500 traductions en 47 langues). André Gide, fasciné par la créativité de Georges Simenon qu'il avait souhaité rencontrer dès son succès policier, notait en 1941 : « Simenon est un romancier de génie et le plus vraiment romancier que nous ayons dans notre littérature d'aujourd'hui ».


Le personnage du commissaire Maigret fait une première apparition en 1929, dans une série de nouvelles pour Détective, écrites à la demande de Joseph Kessel.


L’un des six premiers romans de la série qu'il propose à l'éditeur Fayard est Pietr-le-Letton (1931), écrit à bord de son yacht l’Ostrogoth. Le commissaire Maigret, silhouette massive, col de velours, chapeau mou et pipe à la bouche, attend un escroc international dans le hall de la gare du Nord. Simenon le décrit ainsi : « La charpente était plébéienne. (..) Il arrivait, d'un seul bloc, et dès lors il semblait que tout dût se briser contre ce bloc soit qu'il avançât, soit qu'il restât planté sur ses jambes un peu écartées. La pipe était rivée dans la mâchoire » Extrait de Pietr-le-Letton


Le commissaire est officiellement baptisé le 20 février 1931 à Montparnasse, au cours du "bal anthropométrique" que donne Georges Simenon à la Boule Blanche pour lancer ses premiers Maigret. Il avait organisé ce fameux bal à l'entrée duquel les empreintes digitales des invités ont été prises.


Publié en 1931, Pietr-le-letton est un roman important car il s'agit de la première aventure de Maigret. Un policier qui allait s'imposer dans le monde entier pour sa façon très personnelle de découvrir les coupables ; loin d'utiliser les méthodes scientifiques, il s'imprègne de la personnalité des personnages pour mieux cerner leurs psychologies. Georges Simenon déclarait à Francis Lacassin : " C'est l'un des rares, sinon le seul personnage que j'ai créé qui ait des points communs avec moi. Tous les autres ou à peu près sont complètement indépendants de moi." Ses goûts sont ceux d'un petit bourgeois, aimant la bonne cuisine que lui mijote sa femme dans son appartement du bouleverd Richard Lenoir à Paris. Il appartient désormais à l'imagerie populaire. Complexe et secret, sa recherche criminelle est celle d'une vérité humaine. Ses enquêtes sont menées d'un pas lent, au rythme de ses pipes qu'il bourre, et de ses marches pensives. Ainsi, sa simplicité apparente désarme les cas les plus retors. Il existe plusieurs séries télévisées en France, en Italie et en Angleterre. Une première série a été tournée dans les années 50 avec l'acteur Maurice Manson, puis en 1960 avec Louis Arbessie, en 1967 avec Jean Richard et en 1991 avec l'inoubliable Bruno Cremer.


Interviews de George Simenon et www.ina.fr › Art et CultureLittérature


Jean-Patrick Manchette (1942- 1995)


« L’imagination, pour moi, n’est qu’une réaction à une référence donnée. »


Cet écrivain français, auteur de romans policiers, critique littéraire et de cinéma, scénariste, dialoguiste et traducteur, est reconnu comme l'un des auteurs les plus marquants du polar français des années 1970-1980, connu aussi pour ses opinions d'extrême-gauche. Sur la couverture de la plupart de ses ouvrages, il est crédité en tant que J.P. Manchette, ou J-P Manchette. En 1968, il rencontre son premier succès en rédigeant, avec Michel Levine, les scénarios et dialogues de onze épisodes de la série télévisée Les Globe-trotters réalisée par Claude Boissol. Parallèlement, il écrit des novélisations de films à succès (Mourir d’aimer, Sacco et Vanzetti), et d’épisodes des Globe-trotters, des romans pour la jeunesse, des romans d'espionnage, etc. Seul ou avec son épouse Mélissa, il s'attaque également à la traduction de nombreux ouvrages de langue anglaise, majoritairement des romans policiers ou des livres sur le cinéma (mémoires de Pola Negri, biographies de Humphrey Bogart ou des Marx Brothers...).


Manchette se tourne finalement vers le roman noir, car il est déjà féru de ce genre littéraire et apprécie l'écriture « behavioriste » ou comportementaliste chère au romancier américain Dashiell Hammett. Ayant adressé son premier manuscrit,  L'Affaire N'Gustro, aux éditions Albin-Michel, fin 1969, il se voit orienté par l'éditrice et écrivaine Dominique Aury vers la collection Série noire que dirige Marcel Duhamel aux éditions Gallimard. Son travail y est bien accueilli et neuf de ses onze romans seront édités dans la Série noire. En février 1971 paraît ainsi un premier roman, Laissez bronzer les cadavres, écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid, puis deux mois après, un second, L'Affaire N'Gustro. Ces livres marquent le lancement de ce que Manchette baptisera par la suite le « néo-polar », genre en rupture radicale avec la Série noire française des années 50/60. En s'appuyant sur la pensée situationniste, il utilise la forme du roman policier comme tremplin à la critique sociale : le roman noir renoue ici avec sa fonction originelle. Le pittoresque de Pigalle et de ses truands cède la place à la France moderne des années 70, avec son contexte politique et social spécifique. Cette tendance s’affirme clairement dans L’Affaire N'Gustro, récit directement inspiré de l’enlèvement, en 1965 à Paris, de Ben Barka, leader de l’opposition marocaine, par les services de sécurité marocains avec la complicité du pouvoir français. À partir de 1973, Manchette travaille régulièrement pour le cinéma comme adaptateur, scénariste et dialoguiste et il réalisera entre autres, Nada (Claude Chabrol, 1973 adapté de son propre roman), L’Agression (Gérard Pirès, 1974), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Trois hommes à abattre (Jacques Deray,1980), La Crime (Philippe Labro, 1983).


Cliquer ici pour voir l'entretien avec Manchette


La suite de notre dossier polar français dans le numéro 34 de mars 2013. Il sera question de Frédéric Dard, Jean-Claude Izoo, Thierry Jonquet, Patrick Raynald, Fred Vargas...


 


© Muriel NAVARRO - Centre International d'Antibes


 


Suite de ce dossier Polar français dans le numéro 34 de mars 2013