Ernest et Célestine  
 

gabrielle_vincent_225A l’origine, un classique de la littérature enfantine de Gabrielle Vincent1 qui savait émouvoir sans mièvrerie avec ses albums de la série Ernest et Célestine. Pour traduire l’univers sensible et le trait singulier de G. Vincent et mener à bien l'adaptation de son oeuvre au cinéma, le talentueux producteur Didier Brunner - à qui on doit entre autres, Kirikou de Michel OcelotLes Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet - a choisi un jeune réalisateur de 29 ans, Benjamin Renner et confié le scénario au célèbre écrivain Daniel Pennac (prix Renaudot en 2007 pour son essai Chagrin d'école). Quel pari réussi !


Cinq ans de travail, un budget de 9,6 millions d’euros et, au final, un film surprenant qui a été primé dans divers festivals en 2012 : Quinzaine des réalisateurs à Cannes (Mention spéciale Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), Festival du film de Sarlat (prix du meilleur film du Jury jeune), Festival de cinéma pour la jeunesse de Paris (prix du public). Lors de sa sortie, Ernest et Célestine a reçu un très bel accueil du public, un démarrage qui le classait deuxième après Le Hobbit : Un voyage inattendu.
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Qu'est-ce qui explique le succès de ce film ? Tout d'abord, signalons qu'il résulte d'un travail audacieux qui réunit des talents à tous les niveaux de sa réalisation et qui a demandé une longue élaboration comme le précise Benjamin Renner : « Nous sommes rentrés en production, sachant que, sur un film d’animation, on ne met en boîte que quelques secondes chaque jour, au mieux une minute quand on atteint un rythme de croisière et que quinze animateurs travaillent de concert. L’apport de mes coréalisateurs, Vincent Patar et Stéphane Aubier, a été essentiel : ils m’ont aidé à retrouver la bonne distance.» Par ailleurs, l’ingéniosité de Daniel Pennac a été remarquable car : « il a su rendre hommage au travail de Gabrielle Vincent sans jamais se réfugier dans le mimétisme et le «copier-coller». Il a créé un univers différent et pourtant infiniment fidèle. Dans les livres, les souris sont des enfants et les ours des adultes. Dans le film, il n’y a rien de cela : souris et ours appartiennent à deux sociétés distinctes, qui se détestent. Mais, comme dans les albums, l’essentiel réside dans la relation unique entre Ernest et Célestine ».


Le résultat est une oeuvre cinématographique juste, simple, subtile, pleinee_et_c_une_chanson_238 d’espoir et rythmée par un récit tendre et humaniste, sur une musique magnifiquement composée par Thomas Fersen. Le film nous sort de l’obscurantisme, du cynisme et de la crise, jugez-en :


Le conte commence dans le dortoir des jeunes souris où, à la nuit tombée, comme il est de coutume, l’heure de la lecture d’un conte a sonné. L'histoire racontée par la vieille et sévère surveillante effraie les souriceaux avec le récit de l’abominable ours mangeur de souris, brutal et sanguinaire. Seule, Célestine, refuse d’y croire, rejetant cet univers conformiste où son avenir serait d’être dentiste, elle qui préfère tant s’évader dans ses dessins, imaginant un monde plus tendre où une souris devient l’amie d’un ours, au grand dam de ses congénères ! La peur et l’ignorance sont les piliers qui séparent ces deux mondes, deux univers où, malgré les apparences, les convictions conformistes et la crainte de l’étranger sont semblables.
Les souris occupent les sous-terrains alors que le monde des ours se situe au-dessus. Pourtant, en bas comme en haut, les mêmes tares et les mêmes injustices dominent la vie. Cupidité avec la famille ours dont le père tient la confiserie « Au roi du sucre », un commerçant avide, qui entretient les caries des oursons - mais interdit en bon père, le sucre à son fils - au profit de sa boutique « La denture » tenue par la mère. Là sont revendues des dents saines aux autres ours afin qu’ils s’engraissent encore. Sous terre, l'avidité règne aussi : les jeunes souris sont exploitées, elles travaillent la nuit à la recherche des dents tombées au pays des ours qui sont implantées aux souris malades afin qu’elles survivent en dignes rongeurs car, sans leurs incisives, elles perdraient tout espoir de survie.


C'est lors d’une sortie nocturne chez les commerçants confiseurs, que Célestine en images_1_267quête de dents, se retrouve prisonnière d'une poubelle jusqu’à ce qu'Ernest, sorti de sa chaumière tiraillé par la faim, la découvre et la libère. De cette rencontre va naître une magnifique amitié, où chacun va se soutenir pour survivre, en défiant les lois de son milieu respectif, et en devenant, par leurs folles audaces, les deux criminels les plus recherchés. Ernest et Célestine, deviennent une sorte de Bonnie and Clyde du règne animal. Les poursuites cocasses des gendarmes souris et ours sont un pur régal visuel et leurs tribunaux dignes de ceux des inquisiteurs. Lors de cette traque effrénée, les rares moments de paix et de beauté se déroulent lorsqu'Ernest et Célestine, dans leur refuge, éclairent par leurs créations et leurs partages tendres, ce monde où règne un hiver rude. Leur humanisme, leur bohème commune renforceront leur complicité et révèleront une alliance hors du commun. Ils vont ainsi, déjouer les règles ancestrales et ouvrir les barrières morales de leurs communautés figées dans leurs principes.


220px-daniel_pennac_288Derrière cette singulière aventure, on lit les enjeux de l’éducation, de l’art et de la morale dans nos sociétés. On sent la griffe subtile de Daniel Pennac qui, à côté de ses écrits drôles et à l'imagination débridée, s’intéresse à la transmission et à l’éducation. L'une des réflexions d'un de ses essais2 : « On ne force pas une curiosité, on l'éveille. », illuste bien cette maxime qui suscite chez Célestine le désir de découvrir l'inconnu et accentue son refus d’une éducation brutale et conventionnelle. Même refus chez Ernest ; lui est issu d’une famille où l’on est juge ou avocat de père en fils. Il préfèrera la vie de saltimbanque des rues.


Depuis ses débuts, Daniel Pennac étudie et critique les institutions qui nient l'individu. On pourrait dire de lui comme de son personnage principal dans la Petite Marchande de prose : « Vous avez un vice rare, Malaussène, vous compatissez ».
En cela, les deux protagonistes de ce conte sont proches de cette compassion, ce qui leur vaudra la clémence des juges. Dans ce film, l’humanisme, en voie de disparition dans ces mondes féroces et cupides, devient celui qui ouvre les esprits, unit les différences et se désintéresse du profit.


Ernest et Célestine est un film au rythme alerte dont le comique des situations est tenu par d'incroyables épreuves dépassées par nos deux héros et par le chaos qu’ils déclenchent. Sa douceur vient de sa grâce visuelle, bercée d’une musique aussi subtile que ses aquarelles qu'il est bon de savourer en ce début d’année.
Régalez-vous donc de cette union hors des convenances, dont la fidélité à toute épreuve et le courage qu’elle soulève valent bien la peine de prendre des risques !


 


© Muriel NAVARRO - Centre International d'Antibes


 


1. Auteure de bande dessinée belge née en 1928 et décédée en 2000. Ernest et Célestine créé en 1981 est une série d'albums qui racontaient, par petites touches impressionnistes, l’amitié entre un gros ours pataud et une petite souris malicieuse.


2. Comme un roman : un essai de pédagogie active, lucide et enthousiaste (Paris, Gallimard collection Folio, 1992, 197 pages).
Citons également l'album de bande dessinée, La Débauche, (Paris, Gallimard/Futuropolis, 2000, 78 pages) qu'il a signé avec Jacques Tardi, où s'exprime sa conscience sociale et civique, révoltée par les licenciements sauvages.


 


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