Ru  
 

Nous apprenons sur la dernière de couverture que Kim Thuy a quitté le Vietnam avec d’autres Boat people à l’âge de 10 ans. Qu’elle vit depuis à Montréal, qu’elle a aujourd’hui une quarantaine d’années, qu’elle a suivi un parcours hors du commun, qu’elle s’est récemment lancée dans l’écriture (en français) de ce premier roman paru en France, en ce début d’année 2010.

ru-kimthuy_300L’auteure nous y invite à partager les souvenirs épars de son personnage. Ils oscillent entre enfance et âge adulte et balisent un itinéraire aussi terrifiant et miraculeux que le sien. Dès les premiers instants il est évident que 143 pages intenses nous attendent, car Kim Thuy, de son écriture tranquille, simple, dépouillée, décoche cependant des phrases lourdes ou légères mais toujours acérées qui nous touchent, nous émeuvent.

Des souvenirs de Nguyen An Tinh, son personnage, jaillissent tour à tour des moments tragiques, douloureux, cocasses, touchants ou lumineux . Il y a ceux de la fuite du Vietnam à bord d’un bateau surpeuplé « L’histoire de la petite fille qui a été engloutie par la mer après avoir perdu pied en marchant sur le bord s’est propagée dans le ventre odorant du bateau comme un gaz anesthésiant, ou euphorique, qui a transformé l’unique ampoule en étoile polaire et les biscottes imbibées d’huile à moteur en biscuits au beurre ».

D’autres nous plongent dans la vie du camp de réfugiés en Malaisie : « Si un chorégraphe avait été présent sous cette toile un jour de pluie, il aurait certainement reproduit la scène : vingt-cinq personnes debout, petits et grands, qui tenaient dans chacune de leurs mains une boîte de conserve pour recueillir l’eau coulant de la toile, parfois à flots, parfois goutte à goutte. Si un musicien s’était trouvé là, il aurait entendu l’orchestration de toute cette eau frappant la paroi des boîtes de conserve. Si un cinéaste avait été présent, il aurait capté la beauté de cette complicité silencieuse et spontanée entre gens misérables. Mais il n’y avait que nous, debout sur ce plancher qui s’enfonçait doucement dans la glaise…»

D’autres rappellent l’arrivée de ces exilés sur une terre où ils se reconstruiront: « La ville de Granby a été le ventre chaud qui nous a couvés durant notre première année au Canada. Les habitants de cette ville nous ont bercés un à un. Les élèves de mon école primaire faisaient la queue pour nous inviter chez eux pour le repas de midi. Ainsi chacun de nos midis était réservé par une famille et chaque fois, nous retournions à l’école le ventre presque vide, parce que nous ne savions pas comment manger du riz collant avec une fourchette. Nous ne pouvions ni leur parler ni les écouter. Mais l’essentiel y était. Il y avait de la générosité et de la gratitude dans chacun de ces grains de riz laissés dans nos assiettes. »


Les souvenirs s’alimentent, s’appellent, s’entremêlent et se transforment en récits courts, des flashs limpides qui dépassent rarement une page. Il ravivent des moments fugaces du bonheur de son enfance, des moments sordides de temps de guerre, des moments drôles fruits du choc culturel à l’arrivée au Canada, des moments d'espoir. Ensemble, jusqu’à la page 142, l’une des plus belles, ils reconstituent le puzzle de la vie de An Tinh.


Kim Thuy a choisi la langue française pour écrire « J’ai appris à réfléchir, à mûrir en français, déclare-t-elle ce mois-ci lors d’une interview au Magazine-littéraire, et, surtout, j’ai appris à aimer en français. C’est la langue qui m’a fait grandir, qui m’a donné une voix, qui m’a élevée. Alors je ne peux écrire que dans cette langue, même si elle m’est trop immense pour devenir tout à fait mienne».




Après le parcours hors du commun du petit Jonas-Younes imaginé par Yasmina Khadra , le hasard cette fois nous aura invités, avec la parution de Ru*, à suivre le périple tout aussi émouvant d’une autre enfant issue d’un autre pays francophone meurtri, ravagé par d’autres guerres et entraînant à son tour les mêmes déracinements cruels puis les mêmes multiples appartenances si enrichissantes et à la fois si déstabilisantes.

Kim Thuy, avec sa première œuvre, rejoint Yasmina Khadra. Tous deux partagent plus qu’une langue. Ils sont nés d’une aventure similaire qui les a convertis en témoins de l’Histoire, en citoyens du monde.




* Ru, en français signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larmes, de sang, d’argent)». En vietnamien, ru, signifie « berceuse ».


 


Note : 28/03/2010 - Nous sommes heureux d’apprendre que le Grand Prix RTL-LIRE 2010 a été attribué jeudi 25 mars, au salon du livre de Paris, à Kim Thuy pour son livre "Ru"


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes